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Trump le maître manipulateur des médias

Donald Trump Holds Campaign Event
AFP

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En annonçant ce matin sa volte-face sur le lieu de naissance du président Obama, Donald Trump a encore une fois montré comment il tient les médias dans sa poche. Les électeurs jugeront peut-être cette fois que trop c’est trop, mais peut-être pas.

J’ai dû attendre un moment avant d’écrire ce billet. Mes bras étaient tombés. Ce matin, Donald Trump a tenu une conférence de presse au centre-ville de Washington pour faire une annonce majeure qui renverse une position qu’il a défendue pendant des années et qui a largement contribué à définir son image politique.

Pendant des années, Donald Trump a entretenu le mythe que le président Obama serait né à l’étranger et donc illégitime. Il convient de rappeler que cette position obstinée et absurde lui a permis de se construire un rôle majeur en tant que porte-parole de la mouvance identitaire des xénophobes blancs de la droite extrême. Cédant sans doute à ses conseillers qui y voyait un obstacle majeur pour convaincre les électeurs modérés, le candidat républicain souhaitait faire une annonce officielle étonnante: il croit désormais que le président est bel et bien né à Hawaï. Voilà. C’est terminé. On n’en parle plus.

Une annonce cynique

Pour Trump, cette prise de position fait partie d’un effort de regagner l’appui non pas des minorités ethno-raciales, qui lui sont massivement opposées, mais des électeurs blancs (surtout des électrices blanches) modérés et diplômés universitaires, qui rejettent le discours à consonance raciste et xénophobe qui a caractérisé la campagne de Trump depuis son entrée en politique. On verra si ça fonctionne, mais en attendant, l’annonce de ce matin se démarque par un cynisme, une hypocrisie et un sens de la manipulation des médias qu’on a rarement vus à un tel niveau.

D’abord, avant de faire l’annonce attendue, le candidat avait prévu donner la parole à d’anciens militaires à l’occasion de la journée nationale consacrée aux prisonniers de guerre et aux combattants. Comme les médias prévoyaient son arrivée au micro d’une minute à l’autre, la chose s’est transformée en une longue publicité payée pour Trump où des militaires le saupoudraient d’éloges. Certains postes câblés se sont rendu compte du procédé et ont éventuellement décroché, mais c’était très efficace. Il y avait malgré tout quelque chose de singulièrement cynique à voir un candidat mettre en scène ces éloges de la part d’anciens prisonniers de guerre alors qu’il avait lui-même l’an dernier dénigré John McCain, l’un des plus célèbres prisonniers de guerre du pays, en disant qu’il préfère les héros qui ne se font pas prendre.

Lorsqu’il a pris brièvement la parole, Donald Trump a fait l’éloge des héros présents—qui ont, eux, le mérite de l’appuyer inconditionnellement—puis il est passé au vif du sujet en déclarant: «Hillary Clinton et sa campagne de 2008 ont commencé la controverse sur le lieu de naissance du président. J’y ai mis fin. Le président Barack Obama est né aux États-Unis, point. Maintenant nous pouvons tous retourner à redonner à l’Amérique sa force et sa grandeur. Merci.»

Ceci dit, ce qui devait être une conférence de presse s’est abruptement interrompu: pas de questions au candidat. Les médias ont immédiatement rapporté que Trump croit maintenant que le président est né aux États-Unis. Par contre, on n’a pas immédiatement rapporté son affirmation selon laquelle Hillary Clinton aurait été la première à publiciser de telles accusations. C’est complètement faux (voir ici et ici) et les seuls qui s’obstinent à colporter ce mythe sont les propagandistes de l’«alt-right». Ce n’est pas la première fois que Trump projette sur son adversaire ses propres tares. Par exemple, il mentionne à peu près toujours dans ses discours e que la campagne d’Hillary Clinton est axée sur la haine et la division, en plus d’être vide de contenu en matière de politiques publiques. J’ai déjà vu ça quelque part. Pas vous?

En remettant cette question sur le devant de la scène, Donald Trump espère sans doute faire oublier le fait qu’il a acquis une place de choix à l’extrême droite identitaire du paysage politique américain en faisant sans relâche la promotion du mythe farfelu que Barack Obama serait né au Kenya (N.B., comme sa mère était américaine, cela ne l’aurait pas rendu moins éligible à la présidence que Ted Cruz, mais ça c’est une autre histoire). Il est possible qu’il y a parvienne, mais il est aussi possible qu’il perde plus qu’il n’a à gagner en remettant cette histoire peu édifiante à l’avant-scène. À son crédit, toutefois, il faut dire que pendant ce temps on ne parle pas des immenses conflits d’intérêts qu’il aurait à cause des opérations étrangères de l’organisation Trump. On oublie aussi d’exiger de sa part qu’il publie son rapport d’impôt, comme l’ont fait tous les candidats à la présidence depuis plusieurs décennies.

Une mise en scène rocambolesque

Et ce n’est pas tout. Il y avait quelque chose de vaguement rocambolesque dans la mise en scène de cet événement, qui avait lieu dans le tout dernier hôtel de la chaîne Trump. Le candidat a d’ailleurs commencé ses remarques en chantant les louanges de son hôtel, aménagé dans un immeuble historique de l’avenue Pennsylvania, non sans son lot de controverses politiques. Au lieu de prendre les questions des journalistes suite à sa brève déclaration, il a convié les caméras à la suivre dans un tour du propriétaire de son nouvel hôtel. Rappelons en passant que la campagne de Trump, qui n’est pas financée par lui-même mais par des dons de ses partisans, a payé le gros prix pour la location des locaux de l’hôtel, somme qui aboutira dans les coffres de l’organisation Trump.

Évidemment, l’objectif de l’événement de ce matin était de permettre à la campagne de Trump de poursuivre l’avancée qu’elle a faite dans les sondages au cours des deux dernières semaines, jusqu’à talonner Hillary Clinton dans la moyenne des grands sondages (l’avance de Clinton serait à 1,5 points selon RealClearPolitics, 3,6 points selon HuffPost Pollster et 1,7 points selon FiveThirtyEight). Il est trop tôt pour juger si ce dernier coup de publicité de Trump lui permettra de continuer sur cette lancée. Ce qui semble clair à court terme toutefois, c’est que certains représentants des médias se sont sentis floués et manipulés par cette opération de relations publiques et qu’ils risquent d’y penser à deux fois avant de donner à Trump une occasion semblable de jouer avec les médias comme avec un violon.

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Pierre Martin est professeur de science politique à l’Université de Montréal et directeur de la Chaire d’études politiques et économiques américaines au CÉRIUM. On peut le suivre sur Twitter: @PMartin_UdeM