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Signes religieux: ce qu'en pensait Jacques Parizeau

Jacques Parizeau
Chantal Poirier / Le Journal de

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Dans ma chronique de ce matin, je rappelle quelques faits qu’on semble avoir oubliés aujourd’hui sur la pertinence ou non d’interdire le port des signes religieux dans la fonction publique.

Ou encore, comme le suggérait la commission Bouchard-Taylor en 2008, d’en restreindre l'interdiction aux magistrats et aux procureurs de la Couronne, aux policiers, aux gardiens de prison de même qu’aux présidents et vice-présidents de l'Assemblée nationale.

Et qu’a-t-on oublié? Surtout le fait qu’en 2013, soit au plus fort du débat entourant le volet «signes religieux» de la charte des valeurs proposée par le gouvernement Marois, «les premiers» à s’y être opposés «étaient des souverainistes. Y compris les trois ex-premiers ministres Jacques Parizeau, Bernard Landry et Lucien Bouchard.»

Question de se rafraçhir la mémoire, permettez-moi de rappeller ici ce qu’en avait dit l’ex-premier ministre et ex-chef du Parti québécois, Jacques Parizeau.

Le sujet lui apparaissait d’une importance telle qu’il en avait d’ailleurs fait l’objet de sa toute première chronique au Journal de Montréal, parue le 3 octobre 2013.

Son texte visait en fait deux objectifs.

Le premier: lancer un avertissement à la première ministre Marois à l’effet que le volet «signes religieux» de son projet allait trop loin (rappelons que le reste de la charte des valaurs faisait consensus) et que, ce faisant, il risquait de diviser tout d’abord les souverainistes entre eux. Ce qui, en effet, arriva.

Le deuxième: expliquer avec pédagogie la manière «québécoise», tous partis confondus, d’approcher la question des signes religieux et de la laïcité depuis la Révolution tranquille, mais avant l’arrivée de la proposition d’une «charte des valeurs».

L'exercice est pertinent dans la mesure où le même débat revient par la voie de la course actuelle à la chefferie du Parti québécois et le dépôt par le gouvernement Couillard du projet de loi 62. Lequel, entre autres choses, prévoit d’obliger les employés du secteur publics à livrer leurs services «à visage découvert» ainsi que les personnes qui les reçoivent, sous réserve d'accommodements possibles à certaines conditions.

Traduction : sous cet aspect, le projet vise en fait le port du niqab et de la burka.

Bref, sur le plan politique, le débat reprend. Pour le meilleur et pour le pire.

***

D’où le rappel, question de nourrir la réflexion, des propres réflexions de Monsieur Parizeau, décédé depuis, comme on le sait, en juin 2015.

Sous le titre «Assouplissement nécessaires», voici ce qu’il en disait dans sa chronique du 2 octobre 2013 :

«À ma connaissance, c’est la première fois, au Québec, qu’on veut légiférer pour interdire quoi que ce soit de religieux.

Le Québec est devenu une société laïque, la séparation de l’Église et de l’État s’est établie, de même que la neutralité de l’État à l’égard du religieux. Tout cela s’est fait graduellement. Sans doute, n’est-ce pas encore parfait. En tout cas, cela s’est fait sans les crises que bien d’autres sociétés ont connues.
 

LA LAïCITÉ TRANQUILLE

À partir de la Révolution tranquille, on a, en quelques années seulement, relâché le contrôle qu’avait l’Église catholique sur la société. On a supprimé le Conseil de l’instruction publique, dominé par les évêques, et on l’a remplacé par le ministère de l’Éducation.

On a racheté leurs hôpitaux aux communautés religieuses et changé leur administration. La plupart des collèges classiques ont été achetés pour en faire des cégeps et les universités ont abandonné leur charte pontificale. On a appliqué les conventions collectives du secteur public à tous les religieux qui y travaillaient.

À l’Assemblée nationale, la prière a été remplacée par «un moment de recueillement». En somme, la séparation de l’Église et de l’État est devenue un fait.

La neutralité de l’État à l’égard des religions s’est aussi graduellement manifestée. Ainsi, en 1995, le gouvernement a lancé un programme de subventions à la rénovation des lieux de culte, auquel non seulement les églises, mais aussi les temples, les synagogues et les mosquées sont admissibles.

Jusqu’à maintenant, la question vestimentaire à caractère religieux n’avait jamais donné lieu à des interventions réglementaires.

Les soutanes des religieux et les coiffes des religieuses ont disparu, le col romain a suivi sans qu’on sente le besoin faire des lois ou des règlements. Chez les juifs, la kippa est encore portée, de même que divers couvre-chefs pour certains orthodoxes.

On n’a jamais demandé à l’État d’y voir.

L’ISLAMISME

Alors, pourquoi constate-t-on ce large appui à l’interdiction de tous les signes ostentatoires à caractère religieux? Je pense qu’il n’y a qu’une explication: l’islamisme. Et cela peut se comprendre.

À peu près le seul contact que la plupart des Québécois ont avec le monde islamique, c’est cette image de violence, répétée à l’infini: guerres, émeutes, bombes, attentat du World Trade Center et du marathon de Boston; c’est l’image aussi de la subordination de la femme à l’homme et de la violence qu’on lui inflige lorsqu’elle cherche à s’en dégager.

Le réflexe est évident: pas de ça chez nous! À Montréal, c’est moins le cas, on se côtoie davantage.

Ailleurs, la réaction est forte. En tout cas, quand un gouvernement a l’air de vouloir poser un geste pour commencer à limiter le soi-disant danger de «l’invasion de l’extrémisme», le premier réflexe est d’applaudir. Cela n’est pas étonnant.

Et puis, il y a toujours eu au Québec un mouvement laïc qui cherche à imposer des règles strictes et formelles de laïcité à la société québécoise, selon le modèle français. Jusqu’à récemment, il ne pesait pas très lourd sur les décisions.

Mais le projet de charte des valeurs, en s’appuyant sur le réflexe favorable de bien des gens et sur l’argumentation traditionnelle de la laïcité à la française, a réussi à obtenir un succès certain.

LES LIGNES BOUGENT

Les Québécois ne sont ni méchants ni vindicatifs. Quand on leur dit que des femmes pourraient perdre leur emploi parce que, pour des raisons religieuses, elles ne veulent pas renoncer à leur foulard, les trois quarts d’entre eux (si on en croit les sondages) répon¬dent que non, ce ne serait pas correct.

Quant à ceux qui tiennent à une laïcité formelle, plusieurs commencent à être sérieusement embarrassés en constatant qu’un droit de retrait sera accordé aux hôpitaux, aux municipalités, aux cégeps et aux universités, que le foulard sera interdit aux enseignants, mais pas aux élèves, aux fonctionnaires, mais pas aux élus.

Et les femmes musulmanes d’ici, dans tout cela? Pour ce qu’on en entend, elles semblent assez divisées. Mais évidemment, un mouvement de solidarité apparaît pour défendre celles qui se sentent menacées, voire exclues par le projet de charte. Ce qui est compréhensible.

En outre, il est manifeste qu’on craint, non seulement chez beaucoup d’immigrants (musulmans ou non), mais aussi chez des Québécois de fraîche date, bien intégrés et tout à fait francophones, de voir apparaître ici les tensions et les crises de leurs pays d’origine. Et ce qui circule sur les médias sociaux n’a rien pour les rassurer.

Pendant ce temps, à Ottawa, tous partis confondus, on proclame son appui aux minorités du Québec. En fait, le fédéralisme se présente comme leur vrai défenseur.

ALORS QUE FAIT-ON ?

Je pense qu’il serait préférable de se limiter, dans la charte, à l’affirmation des principes de la séparation de l’Église et de l’État, et de la neutralité de l’État à l’égard des religions.

Il faut aussi maintenir et peut-être encore préciser les règles applicables par toutes les administrations publiques à l’égard des accommodements pour raisons religieuses, en particulier celle en vertu de laquelle rien ne doit porter attein¬te au principe de l’égalité des hommes et des femmes.

Il faut aussi maintenir l’obligation de ne donner ou recevoir des services publics qu’à visage découvert (personnellement, j’irais plus loin que cela).

Quant à l’interdiction du port des signes religieux, je pense qu’on devrait se limiter aux recommandations du rapport Bouchard-Taylor, c’est-à-dire de l’appliquer aux policiers, aux procureurs, aux juges et généralement à ceux qui ont le pouvoir de contraindre. Je n’irais pas plus loin pour le moment.

Et le crucifix à l’Assemblée nationale?

Espérons que, l’été prochain, le président, après avoir consulté discrètement les partis, le fera déplacer ailleurs dans le Parlement, par exemple, dans la Galerie des présidents, sur lesquels il a veillé pendant tant d’années. Au retour des vacances, l’affaire devrait avoir cessé de faire des vagues.»

 

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