/opinion/blogs
Navigation

Bancs publics à Limoilou : les flâneurs ont gagné

Un sympathique usager des bancs publics du coin
Catherine Dorion

Coup d'oeil sur cet article

Il y a un coin de rue très populaire, dans Limoilou. Toujours plein de monde dehors.

Surprise du destin, un matin, le bon peuple limoulois remarqua que les 4 bancs publics du coin, presque constamment occupés en temps normal, avaient tous disparu.

Leurs habitués jasaient debout, l’air un peu tout nus.

Un post facebook plus tard, le feu était pris : qui avait fait enlever ces bancs-là, et pourquoi?

La rumeur circulait déjà chez les habitants du quartier, qui sont mémères comme partout ailleurs : un commerçant était tanné de voir toujours les deux mêmes vieux passer toute la journée devant ses commerces. Il s’est plaint à l’arrondissement et hop, les bancs ont disparu. « Ils invectivent les clients », aurait-il maugréé.

Capitaine et Johnny, c’est comme ça que la faune du coin appelle ces deux bonhommes. Je passe souvent près d’eux quand je reviens de la garderie. Ils me lancent des trucs du genre : « Sont belles tes tites filles » ou bien « Hostie de beau soleil! » Une fois : « Fais attention au vent, ta jupe va lever! »

Rien de plus charmant, quand on est en voyage, que deux-trois p’tits vieux qui jasent sur une plaza. Avec, si possible, une vieille casquette de laine et une salopette. Encore mieux s’ils font des commentaires coquins aux femmes et s’ils ont de grands éclats de rire au milieu de leur discussion traînante. On les prend en photo, on les met sur des cartes postales.

Elle est belle, la photo. Elle nous rappelle ce que la vie a déjà été : un monde où il n’était pas anormal de discuter longuement au soleil au milieu de la journée, sans souci de productivité ou d’efficience. Un monde où le travail et l’argent faisaient partie de la vie, sans devenir le but et la raison d’être de chaque journée passée ici-bas.

Mais pour le commerçant qui veut en faire, de l’argent, ça fatike, comme on dit. Le problème, ce n’est pas qu’ils soient vieux, c’est qu’ils soient pauvres. Parce que les pauvres, ça ne regarde pas; ça dévisage. Ça ne parle pas; ça invective. Ça ne se repose pas; ça traîne.

Les clients pressés sont obligés de les contourner pour éviter de se faire demander : "Y fait tu beau bedon s'y fait pas beau?", et de devoir lever le nez de leur fil facebook pour leur répondre. C’est tannant. Et c’est déstabilisant : les pauvres ne vont jamais d’un point A à un point B; ils n’ont jamais de but, c’est louche. C’est pas conforme. C’est presque une provocation.

Il faut du roulement, sur un banc. Un peu d’efficience dans le repos, svp.

Ça me fait penser à ces moments dans ma jeune vingtaine où un policier menaçait de nous donner un ticket pour « flânage » si nous restions sur le trottoir à discuter entre amis (tout bas, je vous jure) après la fermeture des bars.

Hein? Il a une heure de fermeture, le trottoir, monsieur l’agent? Et puis c’est quoi le problème avec le flânage? Flâner, n’est-ce pas ce que doivent réapprendre à faire tous ceux, ô combien nombreux, qui doivent se retaper une santé mentale après un burn-out?

Un ticket pour flânage? Hé, buddy, tu penses que t’es sur la planète pour quoi? Il te reste à peu près 30 ans pour apprendre à flâner comme du monde. Tu devrais te dépêcher à prendre ton temps, d’ailleurs, parce que comme dit Aragon, le temps d’apprendre à vivre, il est déjà trop tard.

(C’est généralement à ce moment-là que le policier me répondait qu’il serait très heureux de continuer cette belle discussion au poste, et que je me la fermais.)

(N’empêche, c’est moi qui avais raison.)


p.s. Les Limoulois se sont tellement choqués sur facebook que la Ville s’est dépêchée de remettre les bancs. Capitaine et Johnny, qui l’ont pris personnel, ont migré ailleurs, mais les autres vieux et les promeneurs en béquilles ont retrouvé leur oasis. Et la conseillère de l’arrondissement a ordonné qu’on arrête d’enlever les bancs à la moindre plainte. Tout est bien qui finit bien, pour une fois : les flâneurs ont gagné.