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Les cabanes à tabac vendent aux mineurs

Les 10 établissements testés dans la réserve de Kahnawake ont tous enfreint la loi

Une jeune femme mineure embauchée par l’Association québécoise des dépanneurs en alimentation quitte une cabane à tabac de Kahnawake.
Photo Stéphan Dussault Une jeune femme mineure embauchée par l’Association québécoise des dépanneurs en alimentation quitte une cabane à tabac de Kahnawake.

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Une mineure envoyée incognito pour tester les vendeurs des cabanes à tabac d’une réserve amérindienne a réussi à tout coup à y acheter des cigarettes.
 
«Acheter des cigarettes à ces endroits, c’est aussi facile que d’acheter de la gomme», conclut Marie (non fictif), 17 ans, qui a été engagée en juin par l’Association québécoise des dépanneurs en alimentation (AQDA) pour effectuer ces vérifications.
 
Le test visait les cabanes à tabac de la réserve amérindienne de Kahnawake, sur la Rive-Sud (Montréal). L’étudiante de 5e secondaire a tenté d’acheter des cigarettes dans 10 de ces cabanes à tabac.
 
Toutes en ont vendu à la mineure. Personne ne lui a posé la moindre question, encore moins demandé une carte d’identité.
 
En 2010, un test similaire effectué par Le Journal avait obtenu les mêmes résultats.
 
Pas inspectés
 
Pas étonnant puisque nous avons appris qu’aucun inspecteur du gouvernement n’ose entrer dans les réserves pour s’assurer que ces commerces respectent la loi, qui interdit de vendre du tabac aux mineurs. En contrepartie, les dépanneurs du Québec reçoivent des milliers de visites chaque année par des mineurs engagés par le gouvernement pour tester les commerces.
200 : Nombre approximatif de cabanes à tabac dans les réserves de Kahnawake (Rive-Sud (Montréal)) et de Kanesatake (Rive-Nord (Montréal)).
Voilà ce qui a poussé les représentants des dépanneurs à embaucher Marie pour faire le test eux-mêmes sur une réserve. Et le résultat est spectaculaire. À la fin de la matinée dans la réserve, en compagnie du Journal, elle avait acheté près de 2000 «cigarettes à plumes», soit quatre cartouches de cigarettes régulières, une cartouche de cigarettes au menthol, trois sacs de 200 cigarettes (les «bags») et plus de 200 cigarillos aromatisés à la pomme et à la fraise. 
 
En guise de comparaison, les quelque 5000 visites commandées l’an dernier par le ministère de la Santé et des Services sociaux (MSSS) ont conclu que 82 % des dépanneurs refusaient de vendre aux mineurs. 
 
Les résultats de Kahnawake sont «catastrophiques», selon Michel Gadbois, président de l’AQDA, qui se demande pourquoi le gouvernement n’applique pas les lois pour tous.
 
«La santé des jeunes Autochtones a-t-elle moins de valeur aux yeux du ministère de la Santé?» demande-t-il.
 
Une demande récente d’accès à l’information permet en effet de constater que le gouvernement n’y va pas.
 
«Bien que la loi concernant la lutte contre le tabagisme trouve son application dans les communautés autochtones, aucune inspection n’y a été effectuée pour le moment par le ministère de la Santé», écrit la responsable de l’accès à l’information du MSSS.
 
Pas de commentaire
 
Contacté par Le Journal, le Ministère a refusé de commenter, se contentant de souligner par courriel que «les stratégies d’inspection ne sont pas publiques». Et aucune des cabanes à tabac contactées ne nous a rappelés.
 
Politiquement, une réserve amérindienne est un sujet potentiellement explosif. On n’a qu’à penser à la crise d’Oka de Kanesatake à l’été 1990, qui a fait un mort.
 
Mais Michel Gadbois n’admet pas cet argument. «Qu’un policier en uniforme n’ose entrer dans une réserve de peur d’y créer un incident, c’est une chose. Mais lorsqu’il s’agit d’un inspecteur-mystère anonyme qui a toutes les apparences d’un client ordinaire, mineur ou pas, où est le problème?»

 

De nombreuses entorses à la loi dans les cabanes à tabac

 

La loi

Il est interdit à quiconque de vendre du tabac à un mineur. - article 13

La réalité

Les 10 cabanes à tabac visitées à Kahnawake ont vendu du tabac à une mineure de 17 ans sans lui poser la moindre question.


La loi

L’exploitant d’un point de vente de tabac doit conserver le tabac de façon à ce que la clientèle ne puisse y avoir accès sans l’aide d’un préposé. - article 15

La réalité

La mineure avait un accès direct aux cigarettes dans les 10 cabanes à tabac.


La loi

L’exploitant d’un commerce ne peut étaler du tabac ou son emballage à la vue du public. - article 20.2

La réalité

Tous les produits étaient à la vue des clients.


La loi

L’exploitant d’un commerce [...] ne peut donner ou distribuer gratuitement du tabac à un consommateur [ou] donner un cadeau si celui-ci doit acheter un produit du tabac. - article 21

La réalité

La mineure s’est fait donner deux briquets à l’achat de produits du tabac et a reçu un paquet de cigarettes gratuit à l’achat d’une cartouche.

 

Des promotions interdites

Une jeune femme mineure embauchée par l’Association québécoise des dépanneurs en alimentation quitte une cabane à tabac de Kahnawake.
Photo Stéphan Dussault

La loi québécoise a beau interdire de donner des produits à l’achat de tabac, la mineure qui a effectué l’enquête est repartie de Kahnawake avec deux briquets et un paquet de cigarettes gratuits. Sur la photo, le fabricant des cigarettes duMont, une marque locale aux couleurs de DuMaurier, s’est installé devant une cabane à tabac pour offrir un paquet de cigarettes à l’achat d’une cartouche.

 

Contrebande de menthol?

Une jeune femme mineure embauchée par l’Association québécoise des dépanneurs en alimentation quitte une cabane à tabac de Kahnawake.
Photo Stéphan Dussault

Il est interdit depuis le 26 août de vendre des produits aromatisés. L’AQDA craint une hausse de la contrebande. Dans les cabanes à tabac, les tablettes étaient pleines de cigarettes et de cigarillos au menthol, à la fraise et à la pomme, que la mineure a pu acheter facilement.

 

Deux poids deux mesures

 

Dépanneurs

  • 4850: dépanneurs visités
  • 577: vente à des mineurs
  • 82 %: taux de conformité

Source: MSSS, année 2015, province de Québec.

 

Cabanes à tabac

  • 10: dépanneurs visités
  • 10: vente à des mineurs
  • 0%: taux de conformité

Source: ACDA, juin 2016, Kahnawake.

 

Amendes prévues

  • Première faute: 2500 $ à 62 500 $
  • Récidive: 5000 $ à 125 000 $