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Explosion du nombre de délits de fuite au Québec en 10 ans

Plusieurs facteurs expliquent cette augmentation

Un septuagénaire a été renversé mortellement à l’angle des rues Viger et Saint-Urbain, au centre-ville de Montréal, le 8 juin dernier.
photo maxime deland, agence qmi Un septuagénaire a été renversé mortellement à l’angle des rues Viger et Saint-Urbain, au centre-ville de Montréal, le 8 juin dernier.

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Le nombre de délits de fuite rapportés par les policiers a littéralement explosé au cours de la dernière décennie au Québec, au point d’atteindre plus de 24 000 dossiers par année.

Selon les plus récentes statistiques disponibles au ministère de la Sécurité publique (MSP), deux fois plus de conducteurs ont fui les lieux d’un accident en 2014, comparativement à ce qui avait été observé en 2005.

Ainsi, on recense désormais près de 66 délits de fuite par jour sur les routes de la province, dont 11 collisions impliquant des victimes ayant péri ou subi des blessures.

Le Bureau des assurances du Canada dit avoir observé la même tendance, avec une hausse de 20 % des réclamations en matière de délit de fuite au cours des 10 dernières années.

La faute des jeunes ?

Il s’agit d’une hausse troublante pour les experts consultés par Le Journal, qui ne s’entendent toutefois pas sur les raisons pour expliquer le phénomène.

Dans un rapport sur les principales tendances en matière de criminalité, le MSP émet l’hypothèse que les jeunes de 16 et 24 ans sont généralement plus à risque de commettre des infractions au volant, dont des délits de fuite.

Selon Lewis Smith, porte-parole du Conseil canadien de la sécurité, les jeunes conducteurs auraient plus peur d’être arrêtés et d’avoir à faire face aux conséquences de leurs gestes.

«S’ils ont l’option de prendre la punition immédiatement ou d’attendre à plus tard et peut-être l’éviter, les jeunes vont choisir la deuxième option, avance-t-il. Ça fait partie de cette génération-là, qui est plus centrée sur elle même.»

Je-m’en-foutisme ambiant

Me Marc Bellemare se garde cependant de jeter tout le blâme sur les jeunes. S’il consent que ceux-ci sont plus enclins à prendre des risques, se sentant parfois «invincibles» au volant, il croit que les gens de tout âge peuvent être tentés de commettre un délit de fuite.

Pour expliquer la hausse, l’ancien ministre de la Justice pointe plutôt vers un certain «je-m’en-foutisme» qui se fait sentir depuis des années dans la société.

«On fait des pubs pour dire aux gens d’être civilisés sur les routes, mais en même temps, on leur dit que s’ils ne le sont pas, on va payer leur facture, a illustré Me Bellemare. On tient un discours très déresponsabilisant auprès des automobilistes.»

Cellulaire et impunité

Étienne Blais, professeur agrégé à l’école de criminologie de l’Université de Montréal, refuse aussi de blâmer la nouvelle génération de conducteurs.

Il estime plutôt qu’une combinaison de plusieurs facteurs est à considérer.

M. Blais croit ainsi qu’avec l’arrivée des téléphones cellulaires, les Québécois sont nettement plus distraits et courent plus de risques d’être impliqués dans un accident. Ils auraient alors une raison de plus de vouloir s’enfuir.

Le professeur suggère également que l’impunité associée aux crimes de délits de fuite pourrait être une explication plausible à la hausse des cas. «Les Québécois respectent moins les lois, car le risque d’être puni une fois arrêté a diminué au cours des années», dit-il.

Par ailleurs, une partie de la hausse s’expliquerait par le fait que quelques corps policiers les enregistrent désormais en vertu du Code criminel plutôt que du Code de la sécurité routière. Le MSP est cependant incapable de mesurer l’impact de cette pratique.

Passibles de lourdes peines

Un délit de fuite survient lorsqu’un conducteur n’arrête pas son véhicule et/ou n’offre pas d’aide à une personne blessée après avoir été impliqué dans un accident.

Un automobiliste condamné en vertu du Code criminel est passible :

  • d’une peine maximale de 5 ans lorsqu’il n’y a pas de victime;
  • d’une peine maximale de 10 ans s’il y a une victime avec lésions corporelles;
  • d’une peine maximale de prison à perpétuité s’il y a un décès.

Des amendes sont aussi prévues au Code de la sécurité routière :

  • entre 200 $ et 300 $ et 9 points d’inaptitude si vous quittez les lieux d’un accident matériel;
  • entre 600 et 2000 $ et 9 points d’inaptitude si vous quittez les lieux alors qu’une personne a besoin d’aide.

Les cas se multiplient

Uniquement dans le dernier mois, pas moins de six cas de délit de fuite ont retenu l’attention dans les médias. Parmi les victimes, trois ont perdu la vie.

25 septembre : Une femme de 79 ans est heurtée mortellement par une camionnette à l’angle de la rue Saint-Urbain et de l’avenue Mont-Royal, alors qu’elle sortait de la messe du dimanche. Le chauffard a été arrêté le lendemain.

Un septuagénaire a été renversé mortellement à l’angle des rues Viger et Saint-Urbain, au centre-ville de Montréal, le 8 juin dernier.
Photo d'archives

24 septembre : Un cycliste de 40 ans a été renversé par un véhicule pendant la nuit à Sainte-Croix. Le conducteur fautif a été arrêté quelques heures plus tard. La victime est hors de danger.

23 septembre : Un homme de 20 ans a perdu la vie après avoir été happé par une voiture sur la route 108 à Saint-Évariste-de-Forsyth en pleine nuit. Le responsable s’est lui-même livré à la police quelques heures plus tard.

18 septembre : Un conducteur a heurté deux jeunes femmes qui sortaient d’une station de métro de Côte-des-Neiges, à Montréal, vers 1 h 30 du matin. Les piétonnes sont hors de danger. Un homme s’est livré aux policiers quelques jours plus tard, aucune accusation n’a encore été déposée contre lui.

Un septuagénaire a été renversé mortellement à l’angle des rues Viger et Saint-Urbain, au centre-ville de Montréal, le 8 juin dernier.
Photo d'archives

16 septembre : Une femme de 31 ans a été fauchée mortellement par une voiture alors qu’elle marchait sur la Montée Major à Terrebonne. Le conducteur de la voiture s’est livré à la Sûreté du Québec moins d’une heure après le drame et a été accusé.

Un septuagénaire a été renversé mortellement à l’angle des rues Viger et Saint-Urbain, au centre-ville de Montréal, le 8 juin dernier.
Photo d'archives

2 septembre : Une piétonne s’est retrouvée à l’hôpital dans un état critique après avoir été frappée de plein fouet par un automobiliste sur la rue du Fort, au centre-ville de Montréal, vers 2 h du matin. Elle est désormais hors de danger. Le chauffard n’a pas été arrêté. Une récompense de 5000 $ a toutefois été offerte pour toute information qui permettrait de le retrouver.

Un septuagénaire a été renversé mortellement à l’angle des rues Viger et Saint-Urbain, au centre-ville de Montréal, le 8 juin dernier.
Photo d'archives

Un troublant phénomène mondial

Le fléau des délits de fuite n’est pas en hausse qu’au Québec, mais aussi un peu partout dans le monde.

Plusieurs pays d’Europe ont connu une hausse fulgurante des délits de fuite au cours de la dernière décennie.

C’est notamment le cas de l’Angleterre, selon un rapport du Motor Insurers Bureau (MIB), publié en avril dernier. Le document explique aussi que les conducteurs de 16 à 34 ans sont beaucoup plus nombreux à avoir quitté la scène d’un accident, majoritairement parce qu’ils n’étaient pas assurés, qu’ils avaient consommé de l’alcool ou qu’ils étaient paniqués.

200 par jour

En avril dernier, l’Institut belge pour la sécurité routière (IBSR) publiait aussi les résultats d’une analyse faite auprès de 850 conducteurs ayant été condamnés pour délit de fuite.

Ceux-ci étaient majoritairement des jeunes hommes intoxiqués par l’alcool au moment des faits. En Belgique, environ 200 accidents avec délit de fuite surviennent chaque jour.

Piétons ciblés

La hausse se ressent aussi aux États-Unis, où un piéton sur cinq meurt dans un délit de fuite, indique un rapport du National Highway Traffic Safety Administration.

Une étude publiée en juin 2015 montre également que les conducteurs de 25 ans et moins sont plus nombreux à fuir les lieux d’un accident lorsqu’ils en sont responsables.

Une progression inquiétante

Avec victime :
  • 2005 : 3129
  • 2006 : 3079
  • 2007 : 3206
  • 2008 : 3311
  • 2009 : 3387
  • 2010 : 3289
  • 2011 : 3362
  • 2012 : 3705
  • 2013 : 3608
  • 2014 : 4029

Sans victime :

  • 2005 : 7921
  • 2006 : 9580
  • 2007 : 13 298
  • 2008 : 17 579
  • 2009 : 18 174
  • 2010 : 17 091
  • 2011 : 17 821
  • 2012 : 19 087
  • 2013 : 20 339
  • 2014 : 20 048