/investigations/health
Navigation

Des pharmaciens détiennent des dépanneurs dans des résidences pour aînés et perdent même de l'argent

Ces commerces peuvent servir de porte d’entrée dans les résidences pour personnes âgées

Dépanneurs
Photo Éric Yvan Lemay Ce dépanneur de la résidence Soleil, à Laval, est exploité par les Dépanneurs Bélanger XL, qui appartient à la filière immobilière de Pharmaprix. À noter la pancarte à droite sur laquelle on invite les résidents à consulter sur place le pharmacien Sylvain Goudreault, affilié à Pharmaprix.

Coup d'oeil sur cet article

La plupart des dépanneurs dans les résidences pour personnes âgées du Québec sont détenus par des pharmaciens ou par leurs proches, une façon pour eux de percer ce lucratif marché.

Or, un certain nombre de ces dépanneurs ne gagnent pas d’argent, selon ce qu’a découvert notre Bureau d’enquête. Ils sont plutôt un moyen de verser un loyer aux propriétaires de résidences afin d’obtenir l’exclusivité de la lucrative vente de piluliers aux patients âgés.

Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si des dépanneurs sont apparus en grand nombre dans les résidences du Québec au cours des dernières années. Comme notre Bureau d’enquête le révélait hier, quelques pharmaciens sont prêts à tout pour obtenir la clientèle âgée captive des résidences.

«Entre moi pis vous, il n’y a pas un particulier qui va s’embarquer dans les dépanneurs dans les résidences pour personnes âgées», dit le superviseur des dépanneurs Bélanger XL, Pierre-André Thomas, avant d’avouer qu’ils y perdaient de l’argent.

«Il (le pharmacien) ne peut pas payer d’une façon directe ou indirecte les gens des résidences ou un médecin, ou donner des sous ou ouvrir un dépanneur à perte. Ça ne se fait pas parce que c’est procurer un avantage pour obtenir une clientèle», a dit le président de l’Ordre des pharmaciens, Bertrand Bolduc, hier matin à LCN.

Pour éviter de se faire prendre la main dans le sac avec un dépanneur déficitaire, des pharmaciens n’hésitent pas à l’enregistrer au nom d’un proche, d’un intermédiaire ou d’une entreprise associée.

Un but clair

Pierre-André Thomas, qui supervise les 33 dépanneurs XL présents dans des résidences pour personnes âgées, n’a pas caché l’importance de ces petits commerces pour certains pharmaciens et leur bannière.

C’est un door opener, nous a dit une autre source. Ce qui signifie que les dépanneurs ouvrent carrément la porte aux pharmaciens pour les revenus substantiels tirés de la préparation et la distribution des piluliers.

Au registre des entreprises, les dépanneurs Bélanger XL sont détenus par un avocat, Yan Besner. Ce dernier n’a pas répondu à nos questions. Dans les faits, c’est Shoppers Drug Mart, la maison mère de Pharmaprix, qui a acheté les dépanneurs Bélanger XL de Patrick Bélanger. Ce pharmacien a été radié en 2009 pour avoir recyclé des milliers de médicaments illégalement. La branche immobilière de Shoppers Drug Mart gère ces dépanneurs.

« Un beau loyer »

Si une résidence change pour un autre pharmacien, dit-il, le dépanneur ferme ses portes. «La résidence, elle sait qu’on lui paye un beau loyer... La résidence devient un partenaire d’affaires avec nous», dit Pierre-André Thomas.

► Hier, nous révélions qu’en plus de payer aux propriétaires des baux pour exploiter des dépan­neurs, des pharmaciens offraient aussi, pour s’assurer du marché des piluliers, des équipements, des médecins et même de l’argent comptant dans certains cas.

Des liens entre pharmaciens et dépanneurs

Notre Bureau d’enquête a découvert plusieurs résidences pour personnes âgées où des pharmaciens s’occupaient des piluliers tandis que des proches ou des intermédiaires y exploitaient des dépanneurs.

Mère au foyer et propriétaire de dépanneurs

Linda Surchuck, qui se décrit comme une «mère au foyer», possède cinq dépanneurs dans les résidences privées du Groupe Soleil, selon le Régistre des entreprises. Pourtant, elle avoue ne jamais y mettre les pieds.

Linda Surchuck et son mari Sylvain Provost
Photo Facebook
Linda Surchuck et son mari Sylvain Provost

Dans les faits, c’est son mari, Sylvain Provost, qui supervise les dépanneurs. Ce dernier travaille étroitement avec sa sœur, Christine Provost, une pharmacienne affiliée à la bannière Brunet qui dessert des clients dans toutes les résidences où se trouvent ces dépanneurs.

Sylvain Provost insiste pour dire que les personnes âgées y sont libres de choisir leur pharmacien.

Il dit avoir obtenu la gestion des dépanneurs à la demande du fondateur du Groupe Soleil, Eddie Savoie. «Monsieur Savoie ne veut pas s’occuper de cette business d’employés-là, parce que moi, quand il manque un employé au dépanneur, on peut le prendre de la pharmacie», illustre-t-il.

Celui qui dessert «1500 lits» avec sa sœur dans des résiden­ces du grand Montréal justifie cette vaste clientèle grâce aux services offerts 7 jours sur 7, 24 heures sur 24.

Dépanneur à Marieville pour un pharmacien de Longueuil

Même si sa pharmacie se trouve à 30 minutes de Marieville, le pharmacien de Longueuil Alain Gaudet dessert 43 des 150 clients de la résidence Jardins du couvent, une résidence également pourvue d’un dépan­neur.

Or, lorsqu’on appelle à ce dépanneur et qu’on demande à parler au responsable, on nous donne le nom d’Alain Gaudet et son numéro de cellulaire.

Alain Gaudet
Photo Courtoisie
Alain Gaudet

Dans une lettre datée de février obtenue par notre Bureau d’enquête, la directrice de cette résidence, Nathalie Mallet, annonçait le transfert des dossiers de plusieurs clients à la pharmacie Famili-Prix Alain Gaudet.

En entrevue, celle-ci se défend d’avoir voulu imposer un pharmacien. Elle voulait simplement informer ses résidents que la pharmacie avait été vendue, dit-elle. Elle soutient ignorer comment sa clientèle a ensuite pu être recrutée en grand nombre par un pharmacien de Longueuil.

Elle a également dit ne pas savoir qui était le propriétaire du dépanneur. Selon elle, les baux commerciaux sont signés avec les responsables du siège social de Cogir (une société de gestion qui administre plusieurs résidences pour personnes âgées au Québec) qui gère la résidence. Alain Gaudet, qui est également administrateur de Famili-Prix, a d’abord voulu nous rencontrer en personne, mais il n’a pas répondu à nos appels par la suite.

Sonia Boutin, Planisanté, une cousine

La pharmacienne Sonia Boutin est présente dans plusieurs résidences pour personnes âgées de Montréal, de la Montérégie et de Sherbrooke.

En avril 2014, elle a été administratrice de Planisanté, un franchiseur pour des services en résidence. Les noms de son conjoint et d’une cousine apparaissaient au Régistre des entreprises comme actionnaires de Planisanté. La cousine y donnait alors la même adresse que Sonia Boutin.

Quelques semaines après la publication de notre dossier, Sonia Boutin a contacté notre Bureau d’enquête en indiquant que le nom de Valérie Boutin aurait été transmis par erreur lors de l’inscription au registre des entreprises. C’est plutôt le sien qui aurait dû y apparaître.

Sonia Boutin
Photo Facebook
Sonia Boutin

Depuis juillet 2014, la société est détenue par un de ses proches, le courtier immobilier Stéphane Chabot. Ce dernier gère les dépanneurs dans plusieurs des résidences où Sonia Boutin a des clients. Il soutient que les dépanneurs sont pour lui un investissement. «Il y a des pharmacies qui ont été implantées (par Sonia Boutin) et moi j’implante les dépanneurs.»

Selon nos informations, cette société a permis à Sonia Boutin d’ouvrir les portes de certaines résidences et d’y recruter des clients. Toutefois, elle assure que c’est son service personnalisé et sa disponibilité qui lui ont permis de s’implanter aussi rapidement.

Pas traditionnelle

Sonia Boutin insiste pour dire qu’elle ne fait pas de la pharmacie traditionnelle. Selon elle, la profession est appelée à changer pour aller au-devant du patient et non le contraire.

«On est à mi-chemin entre la pharmacie traditionnelle et d’hôpital», dit celle qui s’est spécialisée en gériatrie.

Elle est consciente que certains pharmaciens qui ont pignon sur rue près d’une résidence voient sa présence d’un mauvais œil. «Personne ne peut prendre le patient en otage. S’il décide de changer, il est libre de le faire», dit-elle.

La pharmacienne dit s’inspirer d’exemples ontariens comme Medysystem ou GeriatRX, qui offrent des services spécialisés aux aînés.

Des dépanneurs au nom de sa mère et de son père

Le pharmacien Patri­ck Bélanger a détenu plusieurs dépa­nneurs via une société à numéro au nom de son père. Plusieurs de ces dépanneurs ont depuis été vendus à Pharmaprix, mais il en a conservé quelques-uns.

Patrick Bélanger
Photo Facebook
Patrick Bélanger

En 2015, une société à numéro dirigée par sa mère a été créée pour gérer des dépanneurs À votre service dans cinq résidences de Québec, Rivière-du-Loup et Rimouski.

Confronté à nos découvertes sur l’implication de ses parents, M. Bélanger a d’abord nié déte­nir des dépanneurs. Puis, il a avoué les avoir mis au nom d’un proche parce que l’Ordre interdit aux pharmaciens de vendre de l’alcool dans les dépan­neurs.

Il a également soutenu que, comme pharmacien, il n’avait pas de clients dans les résidences où il détenait un dépanneur, sauf dans une.