/investigations/health
Navigation

Le marché des piluliers intéresse le géant McKesson

Le distributeur de médicaments a approché un pharmacien radié pour l’aider à entrer dans les résidences

Pill box and colorful pills Bloc medicament pillules
Photo Fotolia

Coup d'oeil sur cet article

Il n’y a pas que des pharmaciens qui s’arrachent les ordonnances dans les résidences, les chaînes de pharmacies et le géant des médicaments McKesson lorgnent aussi cette lucrative clientèle.

Notre Bureau d’enquête a découvert que la multinationale américaine de la distribution de médicaments McKesson avait approché le pharmacien radié Patrick Bélanger pour lui offrir un contrat de sollicitation auprès des résidences pour personnes âgées, à la fin de 2014.

Des robots comme celui-ci sont de plus en plus souvent utilisés pour remplir les piluliers destinés aux personnes âgées dans les résidences.
Photo Chantal poirier
Des robots comme celui-ci sont de plus en plus souvent utilisés pour remplir les piluliers destinés aux personnes âgées dans les résidences.

Ce dernier avait été radié pour six mois en 2009 après qu’on eut découvert des milliers de médicaments recyclés dans la maison d’une de ses employées, sanction qu’il a purgée en 2014-2015.

Pour sa part, McKesson a déjà dû verser un montant record de 40 millions de dollars à la RAMQ, en 2013, pour avoir mis en place un programme de conformité pour inciter les pharmaciens à vendre ses produits.

Selon nos informations, McKesson aurait offert des centaines de milliers de dollars au pharmacien Bélanger. Ce dernier devait faire du démarchage auprès des résidences pour personnes âgées et aider de jeunes pharmaciens à y développer la clientèle de piluliers.

«Nouvelles occasions d’affaires»

La multinationale nous a confirmé avoir conclu une entente avec Patrick Bélanger.

Mais avec ce bémol: «Nous ne traitons pas avec M. Bélanger à titre de pharmacien, mais comme fournisseur de services afin de développer de nouvelles occasions d’affaires», nous a écrit la porte-parole de McKesson, Elizabeth Huart.

Rappelons qu’au cours des derniers jours, notre Bureau d’enquête a démontré que certains pharmaciens étaient prêts à tout pour livrer les piluliers dans les résidences. Une seule résidence peut représenter des centaines de milliers de dollars en chiffre d’affaires annuels.

Prescriptions vendues à fort prix

Patrick Bélanger en a déjà mené large dans le marché des résidences. Au moment de sa radiation par son ordre professionnel, il estimait avoir des clients dans plus de 50 résidences.

En 2009, il a vendu à fort prix cette clientèle à Shoppers Drug Mart (Pharmaprix au Québec) en échange d’une clause de non-concurrence de cinq ans. Il a également assisté l’entreprise pour s’imposer dans le marché des résidences et y faire entrer certains de ses propres pharmaciens.

La chaîne gère présentement les dépanneurs Bélanger XL dans plus de 30 résidences.

La plupart des chaînes impliquées

En plus de McKesson, Familiprix a aussi tenté de conclure une entente avec Patrick Bélanger, en mai dernier. Ce dernier offrait alors des solutions novatrices en informatique pour les clients dans les résidences.

L’entente est finalement tombée à l’eau. Cela n’a toutefois pas empêché la direction de la chaîne d’avoir des discussions avec des propriétaires de résidences, notamment le Groupe Maurice.

Selon nos informations, les chaînes de pharmacie s’activent de plus en plus en coulisse pour s’assurer d’obtenir leurs parts de marché dans les résidences.

Des chaînes font également des ententes avec les fabricants de médicaments pour en favoriser certains.

 

L’AQPP réclame des amendes plus salées

L’Association québécoise des pharmaciens propriétaires veut des amendes plus salées pour les pharmaciens qui contournent les règles pour s’approprier la clientèle des résidences.

L’Association dénonce vigoureusement certaines pratiques non éthiques mises en lumière par notre Bureau d’enquête au cours des derniers jours.

«Jamais nous ne défendrons des membres qui ne respecteraient pas les règles déontologiques en vigueur. Nous dénonçons par ailleurs certaines pratiques qui auraient pour effet de rendre les patients captifs d’un pharmacien qu’ils n’ont pas choisi, notamment les aînés», a soutenu le président de l’AQPP, Jean Thiffault. L’Association demande donc au gouvernement d’augmenter les pouvoirs d’enquête de l’Ordre et de la RAMQ.

En commission parlementaire pour le projet de loi 92 en mai dernier, elle avait dit souhaiter que la Régie puisse s’enquérir directement auprès des aînés en résidence pour s’assurer que leurs droits sont respectés. Elle veut aussi une hausse significative des amendes imposées par la RAMQ aux fautifs.

 

« Ça n’a pas marché ce contrat-là »

Patrick Bélanger
Photo Facebook
Patrick Bélanger

Confronté par notre Bureau d’enquête, le pharmacien Patrick Bélanger a d’abord refusé de parler du contrat avec McKesson au téléphone, puis il a nié vigoureusement l’existence d’un tel contrat lors d’une rencontre en face à face.

«Ça n’a pas marché ce contrat-là, euh, pas contrat», a-t-il échappé au téléphone avant de préciser qu’«ils m’ont approché pour certaines choses, mais ça ne faisait pas mon affaire». Plus tard, il a soutenu que ce n’était pas lui qui avait «signé ça» sans vouloir préciser qui.

Selon nos informations, l’entente avec McKesson devait s’étendre sur quelques années. En entrevue, Patrick Bélanger indique plutôt qu’il a décidé d’ouvrir ses propres pharmacies sous la bannière Proxim plutôt que de travailler directement pour McKesson.

Il confirme avoir eu des rencontres avec la multinationale qui lui demandait des contacts et de l’aide pour ses jeunes pharmaciens de la bannière Proxim, propriété de McKesson.

C’est ainsi qu’il aurait été mis en contact avec Sophie Larouche. Cette dernière a fait des présentations avec Patrick Bélanger pour distribuer des piluliers dans les résidences. Elle indique que c’est plutôt pour ses services de consultante en gestion de la santé qu’elle était invitée à participer à ce genre de présentations.

 

Des piluliers préparés par des robots dans l’entrepôt

Le nom de la pharmacie Sophie Larouche apparaît sur une petite porte d’un local situé dans l’entrepôt de la multinationale McKesson sur le boulevard Pie IX à Montréal. À l’intérieur, on trouve deux robots qui font la fabrication de piluliers notamment pour les résidences de personnes âgées. Elle sert aussi des collègues pharmaciens pour la préparation de leurs piluliers.
Photos Ben Pelosse
Le nom de la pharmacie Sophie Larouche apparaît sur une petite porte d’un local situé dans l’entrepôt de la multinationale McKesson sur le boulevard Pie IX à Montréal. À l’intérieur, on trouve deux robots qui font la fabrication de piluliers notamment pour les résidences de personnes âgées. Elle sert aussi des collègues pharmaciens pour la préparation de leurs piluliers.

L’an dernier, la pharmacienne Sophie Larouche a ouvert une centrale de préparation d’ordonnances. Elle n’est pas la seule dans ce nouveau créneau qui consiste à préparer des piluliers pour d’autres pharmaciens.

Le local où elle possède ses robots de préparation de piluliers est situé dans un local loué au géant McKesson, dans un entrepôt du boulevard Pie-IX. Elle a également un contrat d’approvisionnement avec eux.

Elle défend toutefois son indépendance professionnelle en disant qu’elle peut, si nécessaire, s’approvisionner ailleurs que dans l’entrepôt où se trouve sa pharmacie.

«Moi, je suis gagnante. C’est sûr que McKesson, d’un côté, va être gagnant. Plus je développe à l’extérieur de ses clients actuels, plus c’est rentable pour eux.»

La chaîne Brunet a également son centre de préparation des ordonnances détenu par la pharmacienne Christine Provost qui dessert plusieurs résidences. La plupart des chaînes sont également équipées de ces robots ultramodernes. Ils sont pour la plupart opérés par des pharmaciens qui ont beaucoup de clients dans les résidences pour personnes âgées.