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L’avocate Goldwater affronte les démons de son passé

Dans sa biographie, celle qu’on a connue comme L’Arbitre s’ouvre sur son enfance douloureuse

Me Anne-France Goldwater, devant quelques-unes des figurines de son imposante collection, qui orne son bureau.
Photo Ben Pelosse Me Anne-France Goldwater, devant quelques-unes des figurines de son imposante collection, qui orne son bureau.

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Enfant solitaire, orpheline de mère élevée par un père violent et absent. Peu de gens connaissent les détails du passé d’Anne-France Goldwater avant qu’elle ne devienne l’avocate populaire si controversée. Mais à l’aube de la sortie de son livre où elle s’ouvre sur son enfance difficile, celle qui n’a pourtant jamais peur de donner ses opinions tranchantes et de se faire entendre craint la réaction du public quant à son passé éprouvant.

Pourquoi avoir décidé d’écrire un livre sur votre vie ?

Il y a des sujets dont on ne parle pas. C’est comme demander à un soldat comment il a vécu la guerre. Il ne veut pas en parler. Ça peut prendre des années avant qu’il ne le fasse. J’ai été invitée à plusieurs reprises à écrire un livre. Des gens y voyaient une utilité pour des personnes qui passent à travers certaines épreuves, de leur dire qu’on n’est pas condamné à échouer dans la vie après avoir eu une enfance difficile. J’ai résisté pendant cinq ans parce que je savais que de faire l’exercice serait extrêmement pénible. Avant de commencer l’exercice, je me suis assurée d’entreprendre une thérapie. Il y a le fait de se rappeler ce qui est pénible, puis d’en parler et de réaliser que ça va être dans un livre. J’ai pensé plusieurs fois à arrêter le projet. J’espère ne pas le regretter.

Pourtant, vous n’avez pas l’habitude de demander la permission avant de prendre la parole. Que craignez-vous ?

On parle quand même de ma vie. Et les gens se permettent n’importe quels commentaires par rapport à n’importe qui. Avec une biographie, ça ouvre la porte à l’attaque. Là, je peux être jugée sur qui je suis, pourquoi j’ai eu tel chum, pourquoi je suis allée à telle école. N’importe quoi peut être l’objet d’attaques. J’espère que je n’aurai pas à regretter mon choix. Et actuellement, à l’aube du lancement du livre, c’est de ça dont j’ai peur. Parce que ma vie, c’est ma vie. J’ai essayé de composer avec mes réalités du mieux que je pouvais. Alors si vous ne m’aimez pas, profitez de la liberté que notre pays démocratique vous accorde et n’achetez pas mon livre, ne le lisez pas et gardez votre haine pour vous-même!

À quel point l’opinion des autres vous affecte-t-elle?

Je sais qu’à cause de mon caractère, il va toujours y avoir du monde qui m’aime beaucoup tout comme il y a du monde qui me hait à mort. On m’a déjà dit que c’était le phénomène de Don Cherry: on l’aime ou on le hait, mais on n’est jamais indifférent. Dans la période d’Éric et Lola, ç’a été épouvantable. À l’époque, Lola était jugée parce qu’elle était trop belle. J’ai pris le relais, pour qu’elle n’ait plus à parler sur la place publique et les attaques ont redoublé à mon égard. Je n’en reve­nais pas. Et aujourd’hui, avec les réseaux sociaux, les gens disent n’importe quoi. Le traitement des femmes sur les réseaux sociaux est pire que le traitement que les femmes reçoivent de la main de Donald Trump. Et je me demande à quel moment ça va devenir un tort civil de s’attaquer à des femmes comme certaines personnes se le permettent.

Quels aspects de votre vie susciteront le plus de réactions selon vous?

Peut-être le fait que je sois devenue avocate si jeune, dans des circonstances si pénibles, que mon père meure alors que je terminais mes examens du Barreau, enceinte de ma fille. Et je n’ai rien lâché. J’avais un examen une semaine après la mort de mon père et je l’ai réussi, comme tous mes examens.

Qu’est-ce qui vous rend le plus fière dans votre vie?

Mes enfants. Je ne savais pas ce que c’était d’avoir une maman, alors encore moins d’être une maman. D’avoir les enfants que j’ai, d’être à ce point fière d’eux, mon garçon, ma fille, mon beau-fils aussi, quel bel homme! Mes petits-enfants aussi. De voir notre relation rapprochée, notre complicité, que mes enfants appré­cient aussi beaucoup mon conjoint, qui n’est pas leur vrai père. Et aussi que mes deux ex et lui s’entendent bien. Tout ça, pour moi c’est une réussite. J’ai bâti une vie intime, en dépit de certains échecs. Au sein de ma famille biologique, il y a toujours eu une intensité de chicane que j’ai beaucoup regrettée.

Après 35 ans comme avocate, vous indiquez dans votre livre songer à vous tourner vers autre chose. Quels sont vos projets d’avenir? Mairesse de Montréal?

Non, pas pour l’instant. Comme tout le monde le sait, je pense à la politique. Mais je veux m’assurer que ma décision soit posée. Je veux que ça apporte quelque chose, qu’il y ait une utilité à ma démarche. Ça représenterait une perte énorme de passer de la pratique privée à la politique. Alors pourquoi faire un sacrifice économique juste pour la gloire? Je voudrais sentir que j’apporte des choses sérieuses à la communauté. Ma crainte par rapport au monde politique, c’est aussi que ce n’est pas nécessairement sage d’être juste vrai, de tout dire.

Qui est Anne-France Goldwater?

  • Née à Montréal, en 1960, de parents Polonais
  • A grandi à Outremont
  • Fille unique
  • Juive devenue athée
  • Son père : Sam Goldwasser ( devenu Goldwater en immigrant au Canada )
  • Sa mère : Ruth Zendel, qui a grandi à Paris
  • Ses parents étaient tous deux avocats
  • Sa mère s’est suicidée en 1963
  • Son père est décédé en 1981
  • A 2 enfants, Saman­­tha ( née en 1981 ) et Daniel ( né en 1984 )
  • Divorcée du père de ses enfants, Chaim Adler
  • En couple depuis plus de 15 ans avec Leonel
  • Est entrée en droit à l’Université McGill dès l’âge de 17 ans
  • A été reçue au Barreau en 1981, soit à 21 ans
  • Associée principale du cabinet juridique Goldwater, Dubé
  • Spécialisée en droit de la famille

Des opinions partagées

Avec sa multitude de prises de positions sur différents sujets, Me Anne-France Goldwater cultive une réputation polarisée, tant sur la place publique que dans le milieu du droit.

«C’est une femme très intelligente et compétente. Elle a une personnalité très forte, et c’est sûr que plusieurs trouvent qu’elle s’exprime parfois un peu trop», note une de ses collègues en droit de la famille, Me Marie-Annik Walsh.

Et ceux qui la connaissent depuis le début de sa carrière s’entendent pour dire que ce ne sont pas ses apparitions à la télévision qui l’ont rendue si exubérante.

«Je peux vous dire qu’elle est très constante. Elle a toujours été flashy, même avant sa médiatisation», lance en riant Me Linda Hammerschmid.

«Incomprise»

Celle qui a connu Me Goldwater au Barreau avoue avoir souvent pris la défense de sa consœur.

«J’ai beaucoup de respect pour elle et j’ai l’impression que plusieurs ne la comprennent pas, tout simplement», a-t-elle dit, concédant que l’avocate colorée prend parfois ses opinions «trop à cœur».

Certains sont d’avis qu’avec ses nombreuses sorties publiques sur différentes tribunes, elle s’arrange pour «choquer» et ainsi ne peint pas la meilleure image de sa profession.

«Elle incarne beaucoup de choses qui ne donnent pas une bonne impression de notre profession», nous a-t-on dit sous le couvert de l’anonymat.

Le livre Anne-France Goldwater: plus grande que nature, écrit par la journaliste Martine Turen­ne, sort le 26 octobre.

D’enfant seule à avocate forte

Dans sa récente biographie, Me Anne-France Goldwater s’ouvre sur les épreuves et victoires de sa vie. Elle parle notamment de son enfance difficile, pendant laquelle elle a été laissée à elle-même, en manque d’attention et d’affection. Des événements qui ont fait d’elle la femme forte et colorée qu’elle est devenue. Voici quelques sujets qui ont marqué sa vie.

Me Anne-France Goldwater, devant quelques-unes des figurines de son imposante collection, qui orne son bureau.
Photo courtoisie

Où était la DPJ?

Élevée par une grand-mère qu’elle qualifie de «monstre» et par un père violent et peu attentionné, Anne-France Goldwater a été laissée à elle-même toute son enfance. Elle dit n’avoir appris qu’on devait se laver les cheveux «souvent» qu’à l’âge de 11 ou 12 ans. Et même si elle a grandi dans le quartier huppé d’Outremont, elle vivait dans une maison complètement délabrée.

Me Anne-France Goldwater, devant quelques-unes des figurines de son imposante collection, qui orne son bureau.
Photo courtoisie

«Mais où était la DPJ? Je me pose encore la question aujourd’hui. Une affaire de classe sociale, sans doute. J’étais une petite fille de riche. Une misérable petite fille de riche.»

La place des Anglos à Montréal

La plupart des camarades de classe d’Anne-France Goldwater à l’école secondaire de Westmount n’habitent plus Montréal, déplore-t-elle. Les réunions d’anciens élèves se déroulent en effet à Toronto. Selon elle, le Québec a trop longtemps laissé filer «la crème de ses Anglos». Et ils ont emporté l’argent avec eux, ajoute-t-elle. À plusieurs reprises, l’avocate avoue avoir eu envie de partir. Elle dit avoir songé à s’établir à Toronto et avoir «rêvé» de New York. Mais sa famille l’a gardée ici.

Se battre à armes inégales

Me Goldwater a l’impression que l’aide juridique crée des «sous-caté́gories de clients». C’est pourquoi elle ne touche plus à ces dossiers depuis longtemps.

«Quand je plonge dans une cause, c’est pour la gagner. Avec une telle attitude, je trouvais de plus en plus difficile d’accepter des mandats d’aide juridique», peut-on lire dans le livre.

Selon elle, les clients de l’aide juridique ne se battent pas à armes égales: ayant des moyens limités, ils n’ont pas accès aux mêmes services ni aux mêmes outils.

Conciliation travail-famille

Me Anne-France Goldwater, devant quelques-unes des figurines de son imposante collection, qui orne son bureau.
Photo courtoisie

L’avocate a entamé son stage obligatoire après le Barreau avec un bébé dans les bras. Nouvelle maman, elle devrait se rendre au bureau avec sa petite, puisqu’elle l’allaitait toutes les deux heures. Lorsque son deuxième enfant est né, elle gérait déjà son bureau. Pas moins de 24 heures après son accouchement, elle a quitté l’hôpital malgré la désapprobation du personnel soignant, le surlendemain,elle rentrait au bureau et deux jours plus tard, elle s’est présentée à une audience en cour.

Obsédée par la sexualité

Me Anne-France Goldwater, devant quelques-unes des figurines de son imposante collection, qui orne son bureau.
Photo courtoisie

Sa lecture de chevet à l’école primaire? L’œuvre du marquis de Sade, connu pour ses descriptions détaillées d’actes sexuels violents et dégradants. Et elle dit s’être intéressée à la sexualité dès l’âge de 10 ans. À 13 ans, elle aurait eu des aventures: son coiffeur israélien, des garçons dans la vingtaine croisés en vélo, mais aussi des hommes rencontrés au palais de justice, alors qu’elle faisait des courses pour son père. Plus tard, une fois mariée, elle dit avoir accumulé des aventures: dans les bureaux à cloison du palais de justice, dans les salles d’audience, à la bibliothèque, dans la salle des photocopieurs.

Un amour pour les animaux

L’avocate s’est récemment fait entendre sur son objection au controversé projet de loi antipitbulls. Non seulement l’amoureuse des animaux consacre-t-elle un chapitre entier aux chiens de sa vie, mais elle dédie aussi son livre à «la douce mémoire de Rocco, le meilleur chien qui ait jamais vécu, et à Sandrine, la chienne qui pensait qu’elle était [sa] femme.»

Celle qui ne se cache pas de travailler pour l’argent avoue qu’il lui arrive régulièrement de représenter gratuitement des chiens et des chats. Et elle est prête à mettre le gros prix pour soigner ses animaux puisqu’elle en a les moyens. Mais parce que ce n’est pas le cas de tous, elle milite pour qu’il existe une assurance médicale pour les animaux de compagnie.

Le suicide de sa mère

Me Anne-France Goldwater, devant quelques-unes des figurines de son imposante collection, qui orne son bureau.
Photo courtoisie

«Vous ne le savez pas? Après toutes ces années, vous ne le savez pas? Votre maman s’est suicidée... » Me Goldwater a appris à l’âge de 28 ans comment sa mère était véritablement décé­dée. Elle n’avait que trois ans lorsque celle qui l’a mise au monde s’est enlevé la vie. Plus jeune, on lui avait raconté que Ruth, sa mère, était décédée après une fausse couche. Plus tard, on lui a dit que c’était des suites d’un avortement illégal. L’avocate s’était même ensuite mobilisée pour le droit des femmes à l’avortement. Puis, en 1988, c’est un juge qui a bien connu les parents avocats de Me Goldwater qui lui a annoncé la vérité sur la mort de sa mère.

Ses causes coup de cœur

Me Anne-France Goldwater, devant quelques-unes des figurines de son imposante collection, qui orne son bureau.
Photo Joël Lemay

Lavage de cerveau chez les enfants

Un des moments les plus marquants dans la carrière de Me Goldwater? D’avoir plaidé une des premières causes d’aliénation parentale au Cana­da: un syndrome où un enfant est endoctriné par l’un de ses parents et en vient à rabaisser et insulter l’autre parent, de manière continue et sans justification. Sa cliente, une mère de quatre enfants, âgés de 5 à 12 ans, n’est plus en mesure de les voir depuis quelque temps. Son mari les a montés contre elle. Il leur a fait un véritable lavage de cerveau. Et le juge John Gomery, qui a entendu cette affaire, avait conclu ceci: «Ce n’est pas naturel pour des enfants d’éprouver de la haine envers leurs parents. Quelqu’un le leur a enseigné.»

La victoire des gais

Me Goldwater a été aux premières loges du premier mariage gai au Québec: c’est elle qui a obtenu le premier jugement favorable pour que Michael Hendricks et René

Lebœuf puissent se marier. Après cinq années de débats et de procédures, le couple a pu se dire oui le 1er avril 2004. L’avocate avoue être très fière d’avoir fait avancer cette cause pour des gens en dehors de sa communauté personnelle. «Je n’étais pas là pour parler du droit des Anglophones, des Juifs, des chiens! Je suis toujours fière quand je fais avancer le droit dans n’importe quel domaine. Mais ici, c’était purement, littéralement, pour faire avancer un droit pour une communauté, qui allait se répercuter à travers tout l’Occident», a-t-elle dit en entrevue avec Le Journal.

La cause des femmes

La cause d’Éric et Lola, la séparation entre un milliardaire québécois et sa jeune conjointe brésilienne, a fait connaître Me Goldwater au grand public. Une cause où la grande perdante reste la femme, se désole-t-elle. Lola et Éric avaient vécu ensemble plusieurs années, ils avaient eu trois enfants ensemble et n’étaient pas mariés. Lorsqu’ils se sont séparés, la dame a ainsi voulu obtenir une pension alimentaire pour elle-même ainsi qu’une part du patrimoine familial. Une belle occasion de marquer l’histoire et d’améliorer la cause des femmes, surtout celle des conjointes de fait. «Sans le mariage, et dans l’état actuel des lois, les femmes sont encore les grandes perdan­tes. L’union libre, c’est une expression grotesque qui signifie pour la femme qu’elle est en union et pour l’homme, qu’il est libre», indique-t-elle dans son livre.

Extraits du livre

Me Anne-France Goldwater, devant quelques-unes des figurines de son imposante collection, qui orne son bureau.
Photo courtoisie

« Notre maison ressemblait à celles imaginées par Charles Dickens, en pleine décadence, au pourrissement accéléré, comme la famille qui l’habitait. Cette enfance dans un environnement pareil a produit sur moi l’effet inverse, comme cela arrive souvent: je suis devenue une adulte obsédée par la propreté. »

«On était aussi à l’époque où les mamans accompagnaient leurs enfants à l’école et revenaient les chercher à la fin des classes. Moi, je prenais un taxi. Mon père travaillait. Cela n’intéressait aucunement ma grand-mère. »

« “Anne-France, j’ai reçu une pétition de tes professeurs de sciences humaines. Ils réclament ton expulsion du cégep.” J’avais 15 ans, j’étais en première année au collège Dawson, et voilà que le doyen me convoquait pour me dire que j’étais rejetée par des idiots! J’étais trop fière de moi. J’étais en bataille contre la moitié des profs parce que je n’achetais pas leurs discours gauchistes. »

« Je dis à la blague que si un film se tourne un jour sur moi, il faudra embaucher un homme pour jouer mon rôle. Ça refléterait mieux la réalité, car, si j’étais un homme, personne ne s’étonnerait du fait que j’aime tant la science-fiction, les séries fantastiques, les mathématiques, l’informatique, les sciences et les belles bagnoles. Mon agressivité serait mieux perçue si j’étais un homme. Et mon appétit sexuel serait aussi plus facile à comprendre. »

«Parfois, un avocat me téléphone: “J’ai la grippe, je ne rentre pas au travail.” Je lui réponds: “Qu’est-ce que c’est, ça? Si tu n’as pas une balle dans la tête, une crise cardiaque ou un bébé qui te sort par les fesses, tu dois te présenter à la cour. Il n’y a pas de raison pour ne pas y être, je regrette. Tu n’abandonnes pas tes clients !” »

«Je venais de tourner une émission pilote pour une nouvelle téléréalité juridique. On m’a alors annoncé que je n’étais pas la seule qui avait été approchée pour interpréter le rôle du juge. “Ah bon? Seriously?” J’ai appuyé́ mes seins sur la table, comme je le fais quand les choses deviennent sérieuses, et je leur ai dit: “You’ve got your man! Ne gaspillez pas votre temps!” Je suis ainsi devenue L’Arbitre. »