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Lueur d’espoir pour les victimes

Elles saluent entres autres la meilleure formation policière promise hier par Québec

Mélanie Lemay et Ariane Litalien étaient toutes deux de la marche Stop culture du viol à Montréal mercredi dernier. Elles ont pris la parole pour dénoncer le traitement des victimes dans le système judiciaire, entre autres.
Photo d'archives Mélanie Lemay et Ariane Litalien étaient toutes deux de la marche Stop culture du viol à Montréal mercredi dernier. Elles ont pris la parole pour dénoncer le traitement des victimes dans le système judiciaire, entre autres.

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Des victimes d’agression sexuelle qui estiment avoir été rebutées par le système dans le passé voient une lueur d’espoir dans la formation des policiers, l’une des 55 actions annoncées par Québec hier.

«Des préjugés envers les victimes, il y en a dans l’ensemble de la société, selon moi, mais ceux chez les intervenants de première ligne ont vraiment un impact majeur», soutient Mélanie Lemay, instigatrice du mouvement Québec contre les violences sexuelles.

Mme Lemay, 22 ans, qui dit avoir été victime d’un viol il y a cinq ans, a elle-même tenté de porter plainte deux fois contre son agresseur. Elle affirme avoir fini par se décourager avant de changer d’idée dernièrement.­

Dans la foulée des allégations de viol visant le député Gerry Sklavounos et la vague d’agressions survenues à l’Université Laval, Québec consacrera 200 M$ sur cinq ans pour prévenir et contrer les violences sexuelles.

Dévoilée hier, la Stratégie gouvernementale prévoit 55 actions en matière de prévention, d’intervention psychosociale, médicale, judiciaire, policière et correctionnelle, entre autres.

Problème dans le système

«C’est un début d’avouer qu’il y a un problème dans le processus judiciaire», dit de son côté Ariane Litalien, codirectrice de Québec contre les violences sexuelles et victime de viol.

Québec souhaite outiller les policiers et mettre à jour les pratiques pour que l’intervention soit adaptée et adéquate en matière d’agression sexuelle.

Pour les victimes, le dépôt de la plainte est une étape charnière. «On est là pour aller chercher de l’aide, et on se fait ramasser», raconte Valérie Bouchard, une Saguenéenne de 32 ans, qui affirme avoir été agressée sexuellement en 2011. Elle aussi dit avoir été découragée par l’attitude des enquêteurs qui l’ont interrogée. Elle déplore que sa plainte n’ait pas abouti par manque de preuves.

«Il y en a un qui m’a carrément dit: “Tout ce que tu voulais, c’est prendre une bonne cuite”», dénonce-t-elle.

Avant la plainte

La majorité des victimes n’en viennent jamais à porter plainte à la police, rappelle la Concertation des luttes contre l’exploitation sexuelle (CLES). L’organisation déplore que la stratégie ne s’attarde pas suffisamment à l’aide donnée aux victimes avant la dénonciation.

«On ne peut pas s’imaginer que du jour au lendemain toutes les femmes vont dénoncer la violence qu’elles vivent. Ça prend de l’aide en dehors du système judiciaire officiel», dénonce Éliane Legault-Roy, porte-parole du regroupement d’organismes qui œuvrent dans l’industrie du sexe.

Selon elle, le projet-pilote qui prévoit la présence d’un agent du CAVAC au sein du service des enquêtes du SPVM pour accompagner les victimes d’exploitation sexuelle n’est pas adapté aux victimes de viol et intervient trop tard dans le processus, c’est-à-dire une fois la plainte déposée.

En plus, ce projet viendrait gruger une part substantielle des millions prévus, qui devraient être dirigés vers des ressources spécialisées qui travaillent à préparer les victimes, soutient-elle.

Les agressions ont un impact économique

Québec aurait dû se pencher sur l’impact des agressions sexuelles dans l’économie du Québec, soutient Mélanie Lemay, de Québec contre les violences sexuelles et survivante de viol.

«En 1995, une étude dévoilait que des milliards de dollars par année se perdaient dans l’économie parce que les victimes utilisent des ressources santé ou parce qu’elles ne sont pas toutes capables de retourner travailler», dit-elle.

Une étude qui viendrait préciser les coûts engendrés par les agressions sexuelles donnerait les arguments nécessaires pour justifier des investissements dans les services aux victimes, estime Mme Lemay.

Depuis l’agression dont elle dit avoir été victime en 2011, Valérie Bouchard n’est d’ailleurs jamais retournée travailler.

«J’ai développé de l’anxiété et des troubles de concentration depuis l’agression. Ça m’a complètement bousillée», confie-t-elle.

Zones grises

Une telle évaluation du coût du fléau des agressions sexuelles permettrait également une meilleure distribution des fonds en conséquence des besoins. La coordination des 200 millions de dollars annoncés dans la stratégie du gouvernement est à ce propos nébuleuse, souligne Mme Lemay.

«Il reste beaucoup de zones grises à clarifier même s’ils disent que ça a été longuement réfléchi. Comment et à qui l’argent ira, on ne le sait pas trop», a-t-elle dit.

Les organismes ignorent aussi à quel moment les 55 mesures de la stratégie seront mises en place.

«Nous n’avons aucune idée de la suite des choses. On se parle beaucoup dans le milieu et on ne sait pas le plan de match pour le reste», a dit Éliane Legault-Roy de Concertation des luttes contre l’exploitation sexuelle.

Le regroupement, comme plusieurs organismes, a été consulté dans le cadre de l’élaboration de la stratégie.

«On espère être aussi consulté pour sa mise en œuvre», a dit Mme Legault-Roy.

Ce que propose le gouvernement

Accès au télétémoignage

Le gouvernement prévoit l’acquisition de systèmes mobiles permettant le télétémoignage afin d’étendre cette option à l’ensemble des régions.

«Ce sera beaucoup plus facile pour les victimes de livrer un récit franc et complet, et moins stressant d’être accompagné dans une salle pour témoigner par quelqu’un d’autre que l’accusé», a affirmé Anne Couture, avocate retraitée.

Rencontre entre le procureur et la victime

On compte parmi les actions un programme de rencontre systématique entre le procureur aux poursuites criminelles et pénales et la victime. Auparavant, cette rencontre avait lieu en vue du témoignage. On veut permettre aux victimes d’avoir à disposition toute l’information utile et pertinente pour leur participation au processus. Cette mesure est positive, selon Anne Couture, procureure en chef adjointe au DPCP à la retraite. «J’ai hâte de voir comment ils vont faire pour l’appliquer, comme ça va demander probablement plus de temps et d’argent», a-t-elle dit.

De l’argent pour les victimes

La mise en place d’une aide financière d’urgence pour encourager les victimes à quitter une situation compromettant leur sécurité est prévue. Québec veut aussi analyser la possibilité de rendre le régime d’indemnisation applicable à toute victime d’une infraction contre la personne. Certaines infractions ne sont actuellement pas admissibles au programme de l’IVAQ. «Ça coûte une fortune, ce genre de programme. Si on l’ouvre, il y a le risque que tout le monde souhaite y avoir accès. C’est une bonne mesure et c’est audacieux de l’avoir mise dans la stratégie», a dit l’avocate à la retraite Anne Couture.

La part des juges

Ils ne pouvaient faire partie de la stratégie en raison de leur indépendance, mais les juges devront prendre part à la lutte contre les violences sexuelles, estime Anne Couture, procureure en chef adjointe du DPCP à la retraite. «On ne devrait pas entendre un juge dire à une victime de 15 ans alléguant avoir été agressée par un oncle durant le party de Noël: “Pourquoi tu ne l’as pas dit à ta mère?”» a-t-elle illustré. Elle croit qu’il serait bon que les juges soient encore mieux outillés pour comprendre les réalités des victimes.

«En 2016, un juge doit avoir plus que des notions de droit.»

ce qu’ils ont dit

Mélanie Lemay et Ariane Litalien étaient toutes deux de la marche Stop culture du viol à Montréal mercredi dernier. Elles ont pris la parole pour dénoncer le traitement des victimes dans le système judiciaire, entre autres.
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«Seulement 5,2 millions d’argent neuf par année seront investis dans la lutte aux violences sexuelles, un montant dérisoire qui montre que le gouvernement n’est pas sérieux. »

— Manon Massé, députée de Québec solidaire

Mélanie Lemay et Ariane Litalien étaient toutes deux de la marche Stop culture du viol à Montréal mercredi dernier. Elles ont pris la parole pour dénoncer le traitement des victimes dans le système judiciaire, entre autres.
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«Cette stratégie contient plusieurs mesures qui pourraient améliorer la lutte contre les violences sexuelles, mais les ressources financières seront-elles suffisantes pour faire une réelle différence? »

— Louise Riendeau, coordonnatrice des dossiers politiques du Regroupement des maisons pour femmes victimes de violence conjugale

Mélanie Lemay et Ariane Litalien étaient toutes deux de la marche Stop culture du viol à Montréal mercredi dernier. Elles ont pris la parole pour dénoncer le traitement des victimes dans le système judiciaire, entre autres.
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«Grâce à cette stratégie, nous nous donnons les moyens [...] de faire une réelle différence dans la vie des victimes de violences sexuelles. »

— Lise Thériault, vice-première ministre et ministre responsable de la Condition féminine

Mélanie Lemay et Ariane Litalien étaient toutes deux de la marche Stop culture du viol à Montréal mercredi dernier. Elles ont pris la parole pour dénoncer le traitement des victimes dans le système judiciaire, entre autres.
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«[Les libéraux] ont fait perdre deux ans et demi à la lutte contre la violence sexuelle. [...] Ils mettent en œuvre une partie de ce qu’ils auraient pu mettre en œuvre en 2014. C’est mieux que rien, mais cela veut dire que les proxénètes ont eu deux ans et demi de répit à cause du Parti libéral. »

— Jean-François Lisée, chef du Parti québécois