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La prohibition (1920)

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Quand le Congrès américain vote la prohibition de l’alcool sur son territoire en janvier 1920, les répercussions ne tardent pas à se faire sentir à Montréal, qui devient un refuge, une ville d’adoption temporaire, pour les artistes de cabaret de New York ou Chicago qui viennent de perdre leur gagne-pain.

La vie nocturne montréalaise se trouve soudainement stimulée par cet afflux de talents et de dollars: les Américains, qui voudront s’amuser en paix et en buvant autant qu’ils le veulent, viendront en masse dans nos rues. C’est à cette époque que Montréal devient une destination touristique prisée.

Côté francophone aussi, cette effervescence opère. On se souvient que l’on est français... On va recruter des talents à Paris. Les folles années 1920 seront extrêmement rentables pour notre ville et pour son artère centrale, la rue Saint-Laurent, la «Main». Un mot sur cette prohibition, qui nous semble étonnante avec le recul: elle est promue aux États-Unis par des pasteurs protestants très influents, qui déplorent les péchés commis sous l’emprise de l’alcool, et, bien souvent, par des militantes féministes qui font de l’alcool le principal responsable de la violence conjugale, qui est alors un énorme problème, surtout chez les ouvriers pauvres.

En outre, plusieurs des grandes brasseries appartiennent alors à des immigrés allemands, que l’on n’aime guère après l’affreuse guerre de 14-18 contre l’Allemagne. Enfin, il y a le sentiment anticatholique: criminaliser l’alcool revient à souligner l’immoralité du rite de la communion de l’Église romaine, qui comprend obligatoirement la consécration du vin.

Montréal, ville amusante

Cependant, le gouvernement américain assure que chaque paroisse aura des rations de vin de messe calculées pour ses offices. Au Québec, les prêtres n’encouragent pas leurs ouailles à fréquenter les cabarets ou à s’enivrer, mais ils ne préconisent pas l’abstinence, ne serait-ce que parce que le vin est pendant la messe une boisson sacrée, incarnant le sang du Sauveur. Le gouvernement Taschereau, sous la pression des États-Unis et des autres provinces, dont l’Île-du-Prince-Édouard, qui a imposé la prohibition à ses habitants pendant près d’un demi-siècle, décide de créer la Commission des liqueurs, pour contrôler la vente (légale) des boissons fortes.

Mary Louise Guinan (dont les parents viennent du Québec), surnommée Texas Guinan, une immense vedette de la chanson, du cinéma et du cabaret à New York, en profite pour revenir au pays de ses parents et inaugurer le cabaret Frolics. Il y a aussi le Boulevard, le Commodore, le Hollywood, le Blue Sky, etc. Combien de milliers de jeunes gens aisés de la Nouvelle-Angleterre, de la bourgeoisie américaine huppée, vont alors venir régulièrement à Montréal? Impossible de mesurer l’effet qu’a eu cette fréquentation de notre ville par l’élite financière et politique de la côte Est.

Mais si Montréal a encore aujourd’hui la réputation d’être une ville amusante où il fait bon vivre, auprès de nos voisins du Sud, c’est en raison de ce moment de notre histoire où les cabarets de Broadway sont venus chercher refuge chez nous... Jusqu’à ce que la prohibition prenne fin et que le krach boursier de 1929 ruine la plupart de ceux que les folles années 1920 avaient enrichis.

Le Chinese Paradise, aussi connu sous le nom de Paradise Grill, un célèbre cabaret du 57, rue de la Gauchetière Ouest, se faisait une spécialité d’embaucher les meilleurs musiciens afro-américains pendant les années folles. On imagine que les prêtres et les bien-pensants de l’époque déploraient cette ambiance et cette musique associées au vice… mais le tourisme américain et l’argent qu’il rapportait incitaient à la tolérance.
Photo courtoisie des Archives municipales de Montréal
Le Chinese Paradise, aussi connu sous le nom de Paradise Grill, un célèbre cabaret du 57, rue de la Gauchetière Ouest, se faisait une spécialité d’embaucher les meilleurs musiciens afro-américains pendant les années folles. On imagine que les prêtres et les bien-pensants de l’époque déploraient cette ambiance et cette musique associées au vice… mais le tourisme américain et l’argent qu’il rapportait incitaient à la tolérance.

 

Cette publicité touristique de Montréal à l’intention des Américains en 1925 taisait bien sûr la question (taboue) de l’alcool… mais tout le monde savait que Montréal, c’était l’alcool légal et à volonté, les meilleurs musiciens jazz de New York en exil  dans les cabarets et aussi les filles de joie.
Photo courtoisie des Archives municipales de Montréal
Cette publicité touristique de Montréal à l’intention des Américains en 1925 taisait bien sûr la question (taboue) de l’alcool… mais tout le monde savait que Montréal, c’était l’alcool légal et à volonté, les meilleurs musiciens jazz de New York en exil  dans les cabarets et aussi les filles de joie.

- Avec la collaboration de Louis-Philippe Messier