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Quand la police espionne...

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Non, vous n’êtes pas dans le roman «1984» de George Orwell. Vous êtes en 2016 à Montréal, dans un pays démocratique. Vous êtes dans un État de droit.

Or, on apprenait ce matin que mon collègue de La Presse, Patrick Lagacé, «a fait l'objet d'une enquête policière pendant plusieurs mois par le Service de police de la Ville de Montréal (SPVM)».

De fait, La Presse rapporte en effet que le SPVM a placé sous surveillance le iPhone de M. Lagacé:

«afin de connaître l'identité de ses interlocuteurs pendant plusieurs mois et de pouvoir le localiser avec le GPS intégré, dans une opération sans précédents connus au Québec.

Au moins 24 mandats de surveillance concernant le téléphone ont été accordés par la justice depuis le début de l'année 2016 à la demande de la section des Enquêtes spéciales de la police, a appris La Presse. Cette section est chargée de réprimer le crime au sein même des forces de l'ordre. (...)

Le controversé patron sortant des Affaires internes du SPVM, Costa Labos, a affirmé en entrevue avoir donné son feu vert à ce moyen d'enquête. Il a refusé de révéler si le chef de police Philippe Pichet a été informé de la mise sous surveillance de l'appareil. M. Labos a aussi affirmé qu'«à sa connaissance», aucun autre journaliste n'avait fait l'objet de surveillance du SPVM dans les dernières années, mais sans pouvoir «le garantir». (...)

Le chef de police Philippe Pichet a refusé la demande d'entrevue de La Presse. C'est la juge de paix Josée de Carufel, de Montréal, qui a autorisé la majorité des mandats de surveillance. (...)»

Selon Éric  Trottier, éditeur adjoint et vice-président à l’information à La Presse, cette histoire «constitue une attaque sans équivoque contre l’institution qu’est La Presse et contre toute la profession journalistique.

La base du travail du journaliste – et encore plus quand il s’agit de journalisme d’enquête – consiste à recueillir des sources crédibles qui sont souvent prêtes à prendre des risques pour nous révéler des faits troublants d’intérêt public, faits que les autorités ne souhaitent souvent pas voir étaler au grand jour. Sans sources, pas de journalisme digne de ce nom.

Savoir que le SPVM a ainsi pu avoir accès à l’ensemble des données téléphoniques de notre journaliste, donc à toutes ses sources, nous inquiète au plus haut point.

La liberté de la presse est un droit fondamental consacré par la Charte canadienne des droits et libertés et reconnu par la Cour suprême du Canada, qui a aussi confirmé que ce droit inclut la liberté de collecter de l’information.

La surveillance d’un journaliste constitue une atteinte claire à ce droit fondamental et à la protection des sources journalistiques ; cela compromet de manière irrémédiable le lien de confiance qui doit exister entre un journaliste et une source journalistique afin que les citoyens puissent être informés sur des sujets d’intérêt public et participer de manière éclairée à la vie démocratique du pays.

Malheureusement, au Canada, et particulièrement au Québec, les corps de police semblent tout simplement faire fi de ces règles fondamentales. (...)

Il est peut-être temps que nos gouvernants se commettent davantage en se penchant sérieusement sur le travail des policiers à l’égard des journalistes : il faut mettre un terme à ce qui a toutes les allures d’une véritable chasse aux sources journalistiques.»

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Que se passe-t-il?

Déjà inquiétante en soi, cette histoire de surveillance d'un journaliste l’est d’autant plus qu'elle n'est pas un cas isolé.

Encore tout récemment, la Sûreté du Québec saisissait l’ordinateur de notre collègue au Journal, Michael Nguyen.

***


Beaucoup de questions.  À quand des réponses?


Personne ne veut d’un État policier ou d’une police politique. Soit.

Il n’en reste pas moins que le cumul d’épisodes où des forces policières tentent d’espionner ou d’intimider des journalistes – et ce faisant, leurs sources -, commandent des réponses et des actions claires de la part des dirigeants du SPVM, mais aussi des dirigeants politiques. Éric Trottier en pose lui-même plusieurs ici à la fin de son texte.

Ce dernier épisode doit maintenant les faire sortir de leur mairie, de leur parlement ou de leur quartier général.

Des réponses, les dirigeants politiques et des forces policières en doivent à la profession journalistique, mais aussi, de par son rôle essentiel d’information en démocratie, aux citoyens eux-mêmes.

Bref, vivons-nous toujours dans un État de droit ou doit-on craindre de plus en plus les tentatives d’intimidation des forces policières auprès des médias?

Parce que le sujet est fondamental dans une démocratie, les réponses doivent venir rapidement et avec clarté.

Elles doivent venir de Philippe Pichet, chef de police du SPVM. Du maire de Montréal, Denis Coderre. Du ministre de la Sécurité publique, Martin Coiteux.

De la ministre de la Justice, Stéphanie Vallée. Du premier ministre du Québec, Philippe Couillard.

L’impression s’installant de forces policières qui, au Québec, sont de plus en plus «politisées» depuis la grève étudiante de 2012, les dirigeants politiques doivent s’en expliquer.

Selon Gilles Ouimet, ex-député libéral, avocat et l’ex-bâtonnier du Québec, une commission parlementaire devrait faire toute la lumière sur les «interventions récentes» de forces policières «auprès des journalistes» :

«Il me semble que c'est un sujet qui ébranle les fondements de notre démocratie. C'est l'interaction entre deux piliers de notre démocratie, les forces policières et la capacité de mener des enquêtes criminelles efficaces et les sources journalistiques, la liberté de presse tout aussi fondamentale.»

Voilà qui résume parfaitement la gravité de la situation.

Espionnage des médias par la police, liberté de presse remise en question, protection des sources en état de siège. Des ingrédients qui, en démocratie, ne devraient jamais se rencontrer.

***

Addendum:

Le Journal rapporte également que «Projet Montréal demande que le directeur du SPVM, Philippe Pichet, soit suspendu temporairement le temps de faire une enquête sur la surveillance de Patrick Lagacé.

«Il faut une séparation claire des pouvoirs entre l'administration et le service de police», croit Luc Ferrandez, le chef de Projet Montréal.

Selon lui, seule une enquête menée par d'autres corps de police et des juges indépendants pourra faire la lumière sur la surveillance des activités du journaliste Patrick Lagacé, de La Presse. Il souhaite aussi que cette enquête détermine si d'autres journalistes sont surveillés par le SPVM et si Philippe Pichet était au courant.»