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Plus rien à tuer en dedans

Plus rien à tuer en dedans

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Dans une chanson de Lisa Leblanc, cette phrase : Arrête d’épingler les affiches de mes défauts sur les murs que t’as construits.

Tiens, c’est une belle description de ce que font les bigots qui tapent sur les non-conformes derrière leur écran d’ordi. Ces réactionnaires sont pourtant très utiles.

Ce « sois belle et tais-toi » aux femmes, ce « sois folklorique et tais-toi » aux indépendantistes québécois et aux autochtones, ce « intègre-toi et tais-toi » aux immigrants, ce « étudie et tais-toi » aux étudiants... toutes ces injonctions remplissent une fonction essentielle au maintien de l’ordre et de la sécurité dans notre système.

C’est une belle époque, bien rangée! Les murs de ce qu’il faut être se multiplient - tout comme ces autres murs, bien réels, qu’on est en train de construire partout dans le monde pour s’assurer que la richesse puisse s’enfuir vers le Nord sans que des humains n’essaient de suivre.

Quant aux insoumis qui, dans chaque société, font comme si les murs n’existaient pas, leur indépendance d’esprit ne doit absolument pas être encouragée. Heureusement, une collectivité bien entraînée, attachée comme il se doit aux murs qui lui coupent la vue, déversera d’elle-même sur les fautifs une méchanceté concertée. Cette bigoterie partagée est un art de vivre : plus elle est forte et répandue, plus les non-conformes diminuent en nombre.

Les humains, ainsi apprivoisés et dressés, ne souffrent pas trop du fait qu’ils vivent une vie qu’ils n’ont pas choisie, une vie déterminée par l’agencement des murs qui les cernent. Si toutefois une frustration naît à l’intérieur de leur âme, il pourra être utile de leur fournir des boucs émissaires pour décharger cette frustration et/ou de les inviter à signer des pétitions qui n’auront pas de suite.

Ces êtres aliénés, dont la nature profonde a été décrédibilisée à leurs propres yeux, ont perdu contact avec leurs désirs, ce qui est très bien. Parce que, n’est-ce pas, si chacun écoutait son désir et l’exprimait, ça serait l’anarchie. À la place de leurs désirs personnels s’exprime maintenant le désir de ceux qui les dominent.

Ainsi les Québécois travaillent-ils à disparaître comme peuple. Ainsi les femmes détournent-elles toutes leurs facultés à faire naître le désir des hommes ainsi qu’à le satisfaire. Ainsi les travailleurs font-ils la même chose pour leur patron, prétendant de toutes leurs forces qu’ils ne se foutent pas éperdument de sa « mission d’entreprise ». Etc.

L’important demeure que le sujet oublie qu’il avait lui-même des désirs au départ.

Et qu’il ne lui vienne pas trop souvent à l’esprit qu’à la fin, la mort lui tombera dessus sans qu’il n’ait rien fait vibrer de lui-même.

Ce qui est terrible n’est pas la mort mais les vies que les gens vivent – ou ne vivent pas – avant de mourir. Ils n’honorent pas leur propre vie, ils pissent sur leur vie. Ils chient sur leur vie. Très vite ils oublient comment penser, ils laissent d’autres penser pour eux. La plupart du temps, quand les gens meurent, c’est du toc; il n’y avait déjà plus rien à tuer en dedans.
- Charles Bukowski (un poète extraordinaire qui parle et s'habille beaucoup plus mal que Safia Nolin)