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Le mal du Québec selon Christian Saint-Germain

Le mal du Québec selon Christian Saint-Germain

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C’est de Gérard Fillion, je crois, qu’on disait qu’il travaillait ses textes à la hache. C’est cette image qui me vient à l’esprit, spontanément, quand je pense aux récents essais de Christian Saint-Germain, ce professeur de philosophie à l’UQAM qui s’est lancé dans une carrière de pamphlétaire pour tuer le Parti Québécois et redonner vie à l’indépendance – je reviendrai sur cette apparente contradiction. On pourrait aussi dire de Saint-Germain qu’il travaille au lance-flamme. Cela voudrait dire à peu près la même chose. Il détruit tout sur son passage, et espère qu’on terme de cela, l’avenir puisse enfin être radieux pour des nationalistes trop habitués à l’échec collectif et à la justification de celui-ci. Il veut tracer un chemin dans nos décombres. Faire renaître un désir d’indépendance étouffé par des souverainistes qui font carrière à ne pas réaliser la raison d’être de leur parti. Saint-Germain est ce qu’on pourrait appeler un indépendantiste antipéquiste. Il n’y a pas chez lui de mélancolie à l’endroit du PQ et ne verse pas dans le sentimentalisme amer de ceux qui pleurent leur défaite en public. Un parti indépendantiste qui ne parvient pas à faire l’indépendance doit être congédié. Que sont les péquistes selon Saint-Germain? «Des insignifiants sympathiques sans résolution» (p.22).

Le mal du Québec, paru au début de l'automne 2016, propose une critique intransigeante du leadership péquiste, accusé d’inconstance, sinon dans le réflexe démissionnaire. Tous y passent, de René Lévesque aux chefs les plus récents. En gros, selon Saint-Germain, les péquistes ont historiquement échoué à faire l’indépendance et rien ne laisse croire qu’ils pourront soudainement nous surprendre et finalement y parvenir. Pour lui, le PQ n’est rien d’autre que du bois mort. Il est là, il bloque tout, et il empêche un indépendantisme vraiment affirmé et décomplexé de naître. Saint-Germain n’épargne absolument personne. Il dit : cessons de perdre du temps, finissons-en avec ce véhicule qui ne nous conduira jamais nulle part, avec ceux qui prétendent faire l’indépendance en la reportant toujours pour après-demain, sans jamais assumer la claire rupture avec l’ordre canadien qu’elle implique. Je le citerai pour qu’on comprenne bien sa pensée : «le pire ennemi de l’indépendance du Québec ne réside plus dans les gouvernements libéraux fantoches, mais dans la prolongation indue de l’existence d’une troupe d’amateurs dévoués aux farces et attrapes nationalistes» (p.17). En un mot, Saint-Germain n’est pas d’accord, mais pas du tout, avec ceux qui croient que la défaite des libéraux aux élections de 2018 est la condition élémentaire de tout redressement national.

Le souverainiste ordinaire, qui vote normalement pour le PQ et qui espère encore que ce parti puisse mener une politique nationaliste conduisant à l’indépendance, sera secoué par Saint-Germain. Il se demandera si Saint-Germain a tout compris ou n’a rien compris. Il se demandera si ce dernier est un prophète de génie ou un savant fou. Sans surprise, on dira qu’il est un peu des deux. D’un côté, Saint-Germain cherche à connecter les nationalistes québécois avec les sources les plus profondes de la quête québécoise d’indépendance – ce qu’il appelle «l’exception souveraine que nous constituons en Amérique» (p.140). L’indépendance est une question de vie ou de mort pour notre peuple et on ne saurait transformer la souveraineté en simple obsession générationnelle, comme veulent nous le faire croire les grands médias. On comprend son propos : si le PQ en venait vraiment à disparaître, Saint-Germain veut s’assurer qu’il n’emporte pas l’indépendance avec lui. De l’autre côté, sa politique de la terre brulée a quelque chose d’épeurant : si on jette le PQ à terre, ainsi que tout le mouvement souverainiste organisé, il se pourrait bien qu’il ne reste à la fin plus rien, qu’un champ de ruine, et que plus jamais l’idéal d’indépendance ne trouve un véhicule politique véritable.

Étrangement, la part la plus importante de l’ouvrage est peut-être la deuxième partie, qui se détache du PQ pour réfléchir plus vastement sur l’héritage de la Révolution tranquille à la lumière de ce que Saint-Germain croit être son aboutissement mortifère : la loi sur les soins de fin de vie, ou si on préfère, la transformation du suicide assisté en droit fondamental garanti par l’État social. Derrière ce qu’on présente comme un progrès humaniste, il voit la manifestation d’un désir de disparaître qui se ferait de plus en plus sentir au Québec, même si rares sont ceux qui le nomment par son nom. Autrement dit, la normalisation thérapeutique du suicide assisté serait la traduction inconsciente d’un peuple qui renonce à la vie, qui se jette dans le néant, et qui demanderait à ses institutions publiques de l’accompagner dans une immense entreprise d’autoannihilation. À travers cela, Saint-Germain se livre à une critique implacable de la caste médicale, qu’il mitraille d’injures, et cela avec un indéniable bonheur de plume – car ce pamphlétaire sait écrire et a le génie de la formule assassine.

Saint-Germain, en d’autres mots, fait le procès d’une modernité québécoise qui aurait échoué. Les gardiens de la Révolution tranquille ne toléreraient pas la moindre critique parce qu’ils se prennent pour les Québécois les plus évolués. En s’abonnant à la social-démocratie technocratique pour régler tous ses problèmes, le peuple québécois se serait transformé en association d’assistés faisant passer leur dépendance à l’État pour une marque de solidarité nationale. Il aurait renié sa conscience identitaire, son épaisseur historique, pour se laisser absorber par la froide mécanique de l’État bureaucratique. En fait, le désastre serait global. Non seulement l’hôpital tuerait plutôt que soigner mais l’école fabriquerait des analphabètes à la tonne au nom de la massification de l’éducation. «Depuis la Révolution tranquille, l’école publique au Québec n’a-t-elle jamais été autre chose qu’un entrepôt d’enfants mal-aimés, un site d’enfouissement laissé sans surveillance ni inspection générale» (p.100)? Encore une fois, il frappe fort, très fort, et probablement trop fort. Mais à travers une critique qui peut sembler terriblement injuste, il révèle des vérités désagréables qu’il sera seul à oser regarder en face.

Saint-Germain est un penseur inclassable. En le lisant, je me suis demandé s’il savait ce qu’il faisait en détruisant tout sur son passage? Parce que c’est ce qu’il fait. Il nous dira probablement que quand tout va mal, on cesse de faire semblant qu’on peut réparer quelque chose et on repart à zéro. On ne peut le faire, toutefois, qu’en renouant avec ce qu’on pourrait appeler la substance intime du peuple québécois, ce qu’il se propose justement de faire. C’est un pari et il n’est pas sans noblesse pour un homme qui décide d’occuper la fonction prophétique. Mais cette dernière condamne à l’isolement, et même à la solitude. C’est le prix à payer, probablement, pour une liberté absolue, qui peut à la fois fasciner et détruire. Ce n’est pas de cette liberté dont se réclament ceux qui croient encore en l’action politique et qui ne tournent pas en ridicule les vertus de ce qu’on nommait autrefois le réformisme. La politique est une entreprise pesante, fastidieuse, souvent pénible, qui a bien peu à voir avec la poésie révolutionnaire. Un peuple qui a cherché à se libérer avec une révolution tranquille ne fera probablement jamais rien d’autre qu’une indépendance tranquille. Qu’on s’en réjouisse ou qu’on s’en désole, c’est ainsi.

On peut difficilement croire que c’est un pari que peuvent faire ceux qui observent la politique réelle avec ses exigences particulières, qui ne sont ni médiocres, ni minables. Saint-Germain est un penseur d’une absolue liberté. C’est un franc-tireur, un homme en colère avec un gourdin laissé en liberté dans un peuple abattu et qui frappe sur tout le monde en espérant les réveiller. Un peuple a besoin de penseurs comme lui et le silence global qui a accueilli la sortie de son livre nous rappelle à quel point notre espace public est aseptisé, ennuyant et débilitant. Les penseurs comme Saint-Germain nous font voir le monde de manière neuve, à partir d’angles qui nous surprennent. Mais Saint-Germain n’est pas un penseur politique. C’est un penseur qui veut accrocher la politique à une nécessaire métaphysique, et qui fustige ceux qui ne sont pas à la hauteur de l’idéal qui le consume – on pourrait dire, en suivant Péguy, que Saint-Germain est un défenseur admirable de la mystique québécoise, et qu’il en est un des seuls. Il est indispensable, mais jamais en cent ans, on n’aura l’idée de le transformer en conseiller du prince. La politique réelle a ses lois que Christian Saint-Germain ne semble pas accepter. Sa plume, qui est celle d'un écrivain, a une force prophétique indéniable. Elle bouleverse. On aurait tort de le transformer en stratège, aussi inspiré soit-il.