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Le journaliste : espionné ou instrumentalisé?

FD-PICHET-EXPLICATIONS
Photo Agence QMI, Maxime Deland

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La planète média est en effervescence depuis une semaine après les révélations à l’effet que des journalistes furent l’objet d’espionnage électronique par des corps policiers dans le but d’identifier certains de leurs interlocuteurs. Le scandale n’en finit plus et met dans l’embarras les autorités au plus haut niveau, qu’ils soient ministres, députés, maires ou chefs de police. C’est pourquoi nous aurons droit à une nouvelle commission d’enquête publique.

Espérons que cette commission apportera des résultats plus probants que la Commission Charbonneau. Celle-ci avait débouché sur un rapport avec dissidence de l’un des commissaires et n’a blâmé aucun des protagonistes en regard des malversations identifiées. Nous ne connaissons pas le mandat et les pouvoirs de cette nouvelle commission qui devront se dessiner sans le concours des juristes de l’État, compte tenu qu’ils sont en grève depuis deux semaines. Il est donc difficile d’anticiper l’ampleur des retombées qu’elle pourra générer, il est toutefois raisonnable d’espérer que son mandat ne sera pas concocté en catimini par quelques bonzes libéraux.

Nous ne vivons pas dans un État policier, mais la connivence entre le politique et les autorités policières n’en inspire pas moins des craintes pour le droit à l’information, garant de le démocratie et de nos libertés. Les histoires relatées au cours des derniers jours nous ont montré la collaboration entre les autorités politiques et policières, qui vont jusqu’à abuser du droit, pour débusquer des informateurs de l’intérieur qui seraient les sources des informations relayées par les journalistes. Ces manœuvres sont encore plus choquantes si l’on considère les décisions de la Cour suprême en matière de protection des sources de renseignements aux journalistes.

Il est heureux que des policiers ou d’autres agents gouvernementaux prennent des risques au nom de la transparence afin d’empêcher leur patron de mettre le voile sur des informations d’intérêt public, mais cela n’est pas sans soulever de multiples questions sur les devoirs de loyauté et le respect des règles de droit. Je compte parmi les personnes scandalisées de la traque policière subie par les Lagacé et compagnies, mais je serais amèrement déçue que cette prochaine commission d’enquête publique ne serve qu’à calmer la tempête en se débarrassant de quelques têtes.

Les relations entre le quatrième pouvoir (médias) et les autres (exécutif, législatif et judiciaire) méritent d’être plus explicites et mieux disciplinées, tant pour l’intégrité et le respect de nos institutions que pour la protection des droits des citoyens. Nos règles consacrent l’indépendance entre le politique et le judiciaire. La ligne de démarcation n’est toutefois pas aussi étanche, que certains le proclament, et il serait difficile de faire autrement. Nos autorités policières ne sont pas élues par la population mais désignées par les autorités politiques auxquelles elles doivent rendre compte. Un bel objet d’enquête ou tout au moins de débat pour la future commission!

Les journalistes espionnés se sont mérités un grand courant de sympathie de la part d’une population outrée, cela ne doit pas cependant nous empêcher de voir que chacun à leur manière, autorités et policiers, tentent d’utiliser les journalistes pour arriver à leurs fins. S’il y a lieu de s’insurger contre une surveillance malveillante des autorités, il est tout aussi légitime de déplorer le recours au coulage d’informations par un policier dont l’enquête piétine. C’est une pratique qui contourne les règles de droit et qui peut entacher la réputation d’innocents au point de causer des torts irréparables. Cet aspect devrait également constituer une préoccupation pour la commission.

La différence est infime entre espionnage et instrumentalisation des journalistes, souhaitons que la commission saura en tracer les contours et faire des recommandations qui tout en protégeant les sources de renseignement en fera autant pour les citoyens.