/misc
Navigation

Comment je me suis «trumpé»

Republican Presidential Nominee Donald Trump Holds Election Night Event In New York City
AFP

Coup d'oeil sur cet article

J’avais prédit une défaite de Donald Trump. Il a gagné. Manifestement, comme bien d’autres analystes, j’ai fait des erreurs. C’est le moment d’en tirer des leçons avant d’aborder la suite des choses.

Les faits sont clairs. Donald Trump a obtenu une majorité des votes au collège électoral et il prêtera serment, le 20 janvier prochain, en tant que 45e président des États-Unis. Depuis plusieurs mois, sur la base des meilleures données que j’avais à ma disposition, j’avais cru, parfois avec un peu trop de certitude, qu’il se dirigeait vers la défaite. Les faits m’ont donné tort. C’est une leçon d’humilité à laquelle tout analyste peut faire face à un moment ou un autre. Je comprends maintenant un peu mieux pourquoi la majorité de mes collègues politologues s’aventurent rarement ou jamais à faire des prédictions sur la place publique. Nos bons coups sont rarement remarqués mais on se fait rappeler longtemps les moins bons.

Des données équivoques et incertaines

Ce n’est pas une excuse, mais je n’étais pas le seul à prédire la défaite de Trump. La majorité des prévisionnistes et agrégateurs de sondages qui se sont prononcés sur les résultats de l’élection présidentielle ont aussi prédit une victoire d’Hillary Clinton. Et même si ça ne change pas grand-chose, cette dernière a obtenu plus de votes que Trump. Au dernier compte disponible, elle avait reçu 47,7% des votes contre 47,4% pour Donald Trump. L’avantage de Clinton se chiffre à environ 400.000 votes, soit un avantage au vote populaire plus grand que l’avance de John F. Kennedy sur Nixon, et presque aussi grand que l’avance d’Al Gore sur George W. Bush, qui avait aussi gagné le collège électoral avec moins de votes. De plus, il vaut la peine de souligner qu’un mince déplacement uniforme des votes de 1 point de pourcentage de Trump à Clinton aurait renversé le verdict final. Avec un tel gain net de deux points sur la marge entre les deux candidats, Clinton aurait remporté la Floride, la Pennsylvanie, le Michigan et le Wisconsin, ce qui aurait fait passer les résultats du collège électoral de 306 à 232 en faveur de Trump à 307 à 231 pour Clinton (voir ici).

Il n’en demeure pas moins que les sondages qui nous amenaient à conclure à une avance d’Hillary Clinton dans le vote populaire n’avaient pas tort. Elle a gagné le vote populaire et la moyenne des sondages était à moins de deux points du résultat final. Mais les sondages au niveau des États (notamment en Pennsylvanie, au Michigan et au Wisconsin) n’ont pas vu juste. Les sondages État par État sont en général moins fiables que les sondages nationaux et le mouvement de fin de campagne vers Trump n’a pas été détecté dans les États clés.

La plupart des prévisionnistes ont sous-estimé l’incertitude des estimations par État. Même s’il accordait une probabilité plus élevée à la victoire de Clinton, le gourou Nate Silver, du site FiveThirtyEight, était critiqué parce qu’il accordait une probabilité plus élevée que les autres à la victoire de Trump. Il avait raison de le faire. Il ne faut pas s’étonner outre mesure de voir se matérialiser un événement qui a une chance sur trois. L’erreur que j’ai faite à certains points de la campagne a été de sous-estimer la volatilité des appuis des deux candidats et de faire des prédictions trop confiantes.

Bref, pendant une bonne partie de la campagne, il n’était pas faux de dire que Clinton était en avance, mais la solidité de ses appuis n’était pas à toute épreuve et la plupart des analystes (moi compris) sous-estimaient la propension des républicains réfractaires à Trump de rentrer au bercail, ne serait-ce qu’à cause de leur profonde antipathie envers Hillary Clinton. Dans ce sens, l’intervention du directeur du FBI le 28 octobre aura eu un effet dévastateur. Par-dessus le marché, certains analystes ont observé que la volte-face de Comey quelques jours avant l’élection n’aurait pas vraiment eu d’effet sur les appuis à Clinton mais aurait plutôt motivé des partisans de Trump à aller voter en plus grand nombre.

Quelques clés de la victoire

On pourrait identifier plusieurs autres facteurs qui suffiraient à expliquer la petite marge de défaite de Mme Clinton, mais quelques révélations des sondages de sortie des urnes permettent de mieux comprendre la surprise que cette élection a provoquée parmi les observateurs. Premièrement, dans les États qui ont été la clé de voûte de la victoire de Trump (Pennsylvanie, Michigan, Wisconsin, Floride), une nette majorité des électeurs qui disent avoir pris leur décision dans la dernière semaine ont opté pour le républicain (voir ici). Deuxièmement, les marges de victoire d’Hillary Clinton parmi les femmes et les hispanophones ont été beaucoup moins grandes que prévu. Chez les femmes, elle a mené par 12 points alors que Barack Obama avait mené par 11 points en 2012. Chez les hispanophones, Donald Trump a gagné deux points sur le score de Romney en 2012 et Clinton a perdu six points comparativement à Obama. Dans les deux cas, les sondages en cours de campagne suggéraient une marge beaucoup plus élevée en faveur de Clinton.

Un commentaire qu’on a beaucoup entendu au sujet de l’échec des sondeurs et des prévisionnistes est qu’ils ont négligé de tenir compte de tendances qu’on observait sur le terrain, notamment dans les zones rurales où Trump était en progression. C’est peut-être vrai, mais cette division géographique est prise en compte dans les sondages et s’il est possible qu’on ait sous-estimé les appuis à Trump parmi les répondants discrets (contrairement à la conclusion que je tirais dans ce billet), ça ne signifie pas que l’accumulation d’observations anecdotiques soit une méthode plus fiable pour prendre le pouls d’une population qu’un sondage qui tient véritablement compte de l’ensemble de la population visée. Les sondages restent utiles, mais ils ont révélé leurs limites pendant cette campagne et comme ceux qui les font, ceux qui les utilisent devront en tenir compte lors des prochaines campagnes.

Des  modèles à repenser

Les sondages ne sont pas les seuls éléments qui nous ont échappé. Les politologues ont en général sous-estimé le potentiel de la campagne de Trump car les autres indices conventionnels de succès d’une campagne électorale étaient nettement à l’avantage de Clinton. Elle avait plus d’argent, une meilleure infrastructure d’analyse, plus de personnel sur le terrain, de meilleures publicités en plus grand nombre, la convention démocrate avait été mieux menée et elle avait assez nettement dominé les débats. Mais sur la chose qui semblait la plus importante pour l’électorat de 2016, soit d’incarner le changement pour des millions d’électeurs qui se sentaient négligés et laissés pour compte, elle était largement derrière son adversaire. On pouvait le voir, mais on se rendait mal compte pendant la campagne à quel point ces électeurs étaient déterminés à oublier tous les autres facteurs.

Il faudra aussi tenter de comprendre le rôle de la célébrité et de la notoriété d’un personnage qui faisait partie de l’imaginaire populaire depuis au moins trois décennies. Pour des dizaines de millions de personnes qui l’avaient suivi pendant les 14 saisons de son émission «The Apprentice», il incarnait l’homme d’affaires à succès et le décideur efficace à qui on peut faire confiance.

En somme, il reste beaucoup de travail à faire pour comprendre le tremblement de terre politique que viennent de vivre les États-Unis. Pour les prochains mois, le travail consistera d’abord à comprendre les changements qui ont redéfini les règles du jeu. Il faudra donc regarder en arrière pendant un bout de temps en attendant de risquer de nouvelles prédictions (un peu plus prudentes) sur la prochaine élection, qui commence déjà à poindre à l’horizon. (Pour une discussion sur les défis qui ont été posés à la science politique par les succès de Donald Trump, je vous invite à écouter le «Bar des sciences» de l’émission Les années lumière de la première chaîne de Radio Canada, diffusée le 6 novembre.)

* * *

Pierre Martin est professeur de science politique à l’Université de Montréal et directeur de la Chaire d’études politiques et économiques américaines au CÉRIUM. On peut le suivre sur Twitter: @PMartin_UdeM