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Césariennes: Six hôpitaux enregistrent des taux de plus de 30%

Près du tiers des femmes accouchent de cette façon dans six hôpitaux du Québec

Amélia Giroux Gagné
Photo Pierre-Paul Poulin Mère du petit Antoine Tremblay, maintenant âgé de neuf mois, Amélia Giroux-Gagné avait une «détermination de béton» pour accoucher de son fils naturellement.

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«C’est un taux vraiment effarant, réagit Mounia Amine, présidente du regroupement des sages-femmes du Québec. On devrait diminuer les taux, ça n’a pas de sens.»

Selon l’Organisation mondiale de la santé, le taux de césariennes idéal se situe entre 10 % et 15 %. Au-delà de ce chiffre, les bienfaits de la chirurgie ne réduisent plus la mortalité, indique un rapport de 2014.

Les risques de complication de la césarienne lorsqu’elle n’est pas nécessaire sont aussi beaucoup plus élevés qu’à l’accouchement naturel (voir encadré).

Très variables

«La tendance mondiale est à la hausse, mais 30 %, c’est trop», dénonce aussi Hélène Vadeboncœur, chercheuse en périnatalité.

Au Québec, le taux moyen était de 24,9 % en 2015-2016. Depuis cinq ans, il est en progression (22,8 % en 2010-2011).

Actuellement, six hôpitaux québécois ont un taux de 30 % ou plus, a compilé Le Journal grâce à la Loi d’accès à l’information (voir tableau). Le pire résultat revient à l’hôpital de La Tuque, où 38 % des mères subissent la césarienne.

À Montréal, seul l’hôpital de LaSalle obtient un résultat inférieur à 25 %. À titre comparatif, le taux de césariennes des sages-femmes est de 8 % au Québec (elles ne font pas de suivi de grossesses à risque).

Femmes âgées, grossesses multiples, clientèle à risque, plusieurs facteurs sont soulevés pour expliquer ces taux élevés.

À l’opposé, les meilleurs résultats s’expliquent souvent par le refus des grossesses à risque (Lac-Mégantic, 12 %). Malgré toutes ces raisons, Mme Vadeboncœur n’est pas convaincue.

«Les gens sont formés à des accouchements médicalisés, dit-elle. Tant que ce ne sera pas compris, la situation ne changera pas.»

«C’est toute la culture qu’il faut revoir», croit aussi Mme Amine (voir autre texte).

À Terrebonne, le taux de césariennes a explosé en cinq ans, passant de 18,5 % à 25 %. La direction n’a pas d’explication concrète, mais assure suivre les données de près.

Analyse en cours

«On savait que le taux était à la hausse, dit Karine Chevrette, directrice adjointe des services professionnels au Centre intégré de santé et de services sociaux (CISSS) de Lanaudière. On travaille à comprendre les différentes choses qui jouent pour l’améliorer.»

Au CISSS de la Mauricie, la direction a refusé la demande d’entrevue du Journal. Par courriel, on écrit qu’une «analyse de l’offre de service à La Tuque est en cours».

Selon un professeur agrégé du département d’obstétrique de l’Université Laval, un taux de 20 % serait réaliste au Québec.

«On a un des meilleurs taux de césariennes au pays, nuance Nils Chaillet, du département d’obstétrique de l’Université Laval. Par rapport aux autres, je ne suis pas inquiet. Mais il faut garder une surveillance constante.»

Au ministère de la Santé, on répond que des mesures sont mises en place pour réduire les taux, dont une meilleure formation et un meilleur suivi des futures mères, et hausser l’accès aux sages-femmes.


♦ Les taux de césariennes ont bondi de 4 % en quatre ans au Centre hospitalier de l’Université de Montréal (28 %) et le Centre hospitalier universitaire de Québec (29 %).

 

Se battre pour accoucher naturellement

 

Une mère de Bromont suivie par une sage-femme a dû se battre pour accoucher naturellement de son deuxième bébé, et déplore avoir dû affronter le «ton moralisateur» de plusieurs médecins.

«J’avais une détermination de béton, avoue Amélia Giroux-Gagné. Je suis sûre que je n’aurais pas pu accoucher naturellement avec un médecin.»

Malaise

«Dès qu’on a un dossier qui déroge un peu de la pratique courante, on sent un malaise. Les médecins se tiennent sur leurs gardes», ajoute-t-elle.

Mère de deux jeunes enfants, Amélia Giroux-Gagné a toujours voulu être accompagnée par une sage-femme lors de ses grossesses.

Mais lorsqu’elle était enceinte de sa fille Flavie (deux ans et demi aujourd’hui), la mère dit avoir fait face à un «blocage» du système de santé, notamment parce qu’elle était en surpoids.

Puisque les sages-femmes ne font pas de suivi «à risque», plusieurs médecins lui déconseillaient d’accoucher en maison de naissance. En plus, Mme Giroux-Gagné avait refusé de passer certains tests de dépistage.

«À chaque rendez-vous à l’hôpital, les docteurs essayaient de me convaincre. Ça devenait lourd chaque fois. Ça débordait toujours sur le choix qu’on avait fait ou pas. Mais ma sage-femme était à l’aise avec mes décisions.»

En raison de complications durant le travail, la mère a finalement subi une césarienne d’urgence.

«Je ne suis pas contre la césarienne, je suis consciente que ça a probablement sauvé nos vies», dit la mère.

Or, elle déplore que les médecins aient voulu régler ça «au plus vite».

«On me disait que le personnel de la salle d’opération était sur place, que si je prenais une heure de plus pour me décider, ils seraient rentrés chez eux, raconte-t-elle. C’est absurde d’inclure ça dans la décision. On est très vulnérable dans la jaquette bleue.»

« Ton moralisateur »

À sa deuxième grossesse, la mère à nouveau suivie par une sage-femme souhaitait absolument un accouchement naturel. En raison de son passé, elle a encore eu à défendre son choix auprès de médecins lors de rendez-vous.

«Ils avaient un ton moralisateur. Vous savez ce qu’ils ne disent pas, mais qu’on sent en trame de fond: “Est-ce que t’as vraiment réfléchi?” Comme si la voie à prendre devait être dictée par le médecin», dénonce-t-elle.

Finalement, tout s’est bien déroulé, et Antoine a aujourd’hui neuf mois.

«J’ai eu un beau gros bébé dans le bain à la maison de naissance», confie-t-elle.

«Mais je suis chanceuse d’avoir beaucoup d’aplomb, je devais me défendre chaque fois.»

 

Moins cher que les médecins

 

En plus de réduire le taux de césarienne, l’augmentation du nombre de sages-femmes ferait économiser près de 3 millions $ par année au Québec, montre une étude.

«Une grosse partie de la solution, c’est plus de sages-femmes», croit fermement Mounia Amine, présidente du regroupement des sages-femmes du Québec (RSFQ).

25 % plus cher

«En plus, on coûte moins cher que les médecins!» ajoute-t-elle.

Au printemps dernier, le RSFQ a reçu une étude commandée à la firme MCE Conseils pour comparer les coûts d’accouchements. Résultat: une naissance à l’hôpital par un médecin coûte 25 % de plus qu’en maison de naissance (2329 $ versus 1865 $).

«Un omnipraticien qui suit une patiente qui n’est pas à risque, c’est de l’argent perdu», croit Nils Chaillet, professeur agrégé au département d’obstétrique de l’Université Laval.

Actuellement, les sages-femmes suivent 3 % des futures mères au Québec. Si elles accompagnaient 10 % des naissances (comme la cible du gouvernement), les économies annuelles atteindraient 2,9 millions $.

«On est extrêmement loin des cibles. Le Ministère a fait des promesses, mais les bottines n’ont pas suivi les babines», déplore Mme Amine.

Au Canada, environ 10 % des futures mères sont suivies par des sages-femmes.

Moins de césariennes ?

Autre fait important, le taux de césarienne des sages-femmes tourne autour de 8 %.

«Le travail d’accompagnement par une personne de confiance joue un grand rôle», croit Mme Amine.

«C’est vrai qu’elles ont un taux de morbidité très faible, mais elles sélectionnent leurs patientes. Il faut être prudent», nuance M. Chaillet.

En mars dernier, on dénombrait 197 sages-femmes au Québec.

 

Problème de perception ?

 

Beaucoup de femmes ont la fausse impression que la césarienne est plus sécuritaire, preuve que la culture de l’accouchement doit être revue, selon plusieurs.

«C’est la culture dans la société qui n’est pas correcte», croit Mounia Amine, présidente du Regroupement des sages-femmes du Québec (RSFQ). On parle beaucoup des risques de l’accouchement vaginal, mais pas de ceux de la césarienne.»

Arrêts cardiaques, infections, hémorragie: les risques de la chirurgie sont beaucoup plus élevés que ceux de l’accouchement naturel lorsqu’elle n’est pas nécessaire. Malgré tout, plusieurs experts constatent que des mères souhaitent la césarienne.

Le dernier mot

«Il y a un manque de confiance des femmes dans leur corps, et dans leur capacité à accoucher. Il y a tout un travail pour défaire ça, et leur redonner confiance», croit Hélène Vadeboncœur, chercheuse en périnatalité.

Plusieurs hôpitaux ont confirmé au Journal que les médecins ont le dernier mot durant un accouchement, et décident si la femme doit obtenir une opération ou pas.

«Mais il y a des femmes qui demandent des césariennes. Les médecins ne sont pas censés acquiescer, mais effectivement ça existe», dit Mounia Amine, porte-parole des sages-femmes.

Taux élevé

Selon le RSFQ, le Québec enregistre le plus haut taux d’anesthésie épidurale au Canada, à 71 % (moyenne de 58 %). Un premier pas qui mène vers la césarienne.

«Les données démontrent que toute intervention médicale a un impact sur le bébé et la maman», précise Julie Provencher, directrice du programme jeunesse du CISSS de l’Est-de-Montréal.

 

Taux de césariennes au Québec

Les meilleurs

  • Lac Mégantic*: 12 %
  • Victoriaville: 14 %
  • Drummondville: 18 %
  • Joliette: 19 %
  • St-Jean-sur-Richelieu: 19 %
  • Ste-Agathe-des-Monts: 20 %
  • Laval: 21 %
  • Pierre-Boucher: 21 %

Les pires

  • La Tuque: 38 %
  • La Malbaie: 32 %
  • Hôpital général juif: 31 %
  • Sainte-Justine**: 31 %
  • Matane*: 31 %
  • La Pocatière*: 30 %
  • CHUQ: 29 %
  • CHUM: 28 %

 

Source: Hôpitaux, 2015-2016

*Donnée 2014-2015

**Beaucoup de grossesses à risque élevé

 

 

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