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Quand la politique dérape...

Quand la politique dérape... on perd de vue le bien commun.
Quand la politique dérape... on perd de vue le bien commun.

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Quand la politique dérape. Ou, plus précisément, quand des politiciens dérapent, la politique elle-même en prend pour son rhume.

Et les derniers jours, malheureusement, ont foisonné d’exemples peu édifiants.

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Le «cas» Maxime Bernier

Réagissant à la première sortie du premier ministre Justin Trudeau sur la mort de Fidel Castro, Maxime Bernier s’est fendu d’une diatribe désolante.

Tel que le rapportait le Journal de Montréal, le député et candidat à la chefferie conservatrice en disait ceci : «Je n’arrive pas à croire que notre PM exprime une «profonde tristesse» et considère comme un «ami» un dictateur méprisable qui a tué et emprisonné des milliers d’innocents et exilé plus d’un million de personnes».

Il disait aussi trouver «révoltant» le fait que M. Trudeau ait louangé Fidel Castro, lequel, dixit Maxime Bernier, «a gardé son pays pauvre avec ses politiques communistes absurdes, a brimé la liberté d’expression, a persécuté les homosexuels alors qu’il amassait une fortune et vivait dans le luxe comme tous les dictateurs qui exploitent leur peuple».

La première sortie de M. Trudeau a peut-être raté le coche en manquant certes de nuances, mais celle de M. Bernier témoigne d’une amnésie politique proprement spectaculaire.

Parlant de «dictature» qui appauvrit sa population, mine la liberté d’expression et persécute ses minorités, Maxime Bernier ferait mieux de se rappeler de la relation on ne peut plus privilégiée qu’entretiennent la plupart des pays occidentaux, dont le Canada sous chacun de ses gouvernements, avec l’Arabie saoudite – un des régimes les plus répressifs, violents et misogynes de la planète. Cette relation, je la qualifiais ici de «souveraine hypocrisie»...

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Le «cas» Philippe Couillard

Et parlant de l’Arabie saoudite, que dire du message confus du premier ministre québécois sur son ouverture – ou non -, à la demande du royaume pétrolier de se joindre à l’Organisation internationale de la francophonie (OIF)!

Citons Le Devoir :

«Plus tôt, le premier ministre québécois Philippe Couillard a tenté d’expliquer les ambiguïtés de sa position de la veille. Ses propos, qui n’excluaient pas une adhésion de l’Arabie saoudite, étaient dus à son désir de ne pas nuire aux tractations en cours afin de repousser la demande de l’Arabie saoudite.

Le premier ministre dit avoir toujours soutenu dans toutes les rencontres que « la demande de l’Arabie saoudite n’était pas recevable parce qu’elle ne cadrait pas avec les valeurs de la Francophonie, dont les valeurs d’égalité entre les hommes et les femmes. Mais également quant à la promotion et à la viabilité de la langue française pour un pays qui fait une demande semblable. Cette position a été répétée à de nombreuses reprises », dit-il.

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Le «cas» Gaétan Barrette

Furieux de ne pas avoir été convié à l’émission Tout le monde en parle pour un segment portant sur les CHSLD, le ministre de la Santé s’est invité lui-même par le biais des médias sociaux.

Invités à l’émission étaient le député caquiste François Paradis, la présidente de la Fédération interprofessionnelle de la santé, Régine Laurent, de même que Jean Bottari, ex-préposé et militant au syndicat de la CSN.

Bref, le ministre ne semble pas apprécier que l'on puisse débattre de l'état du système de santé et de services sociaux sans son auguste présence.

En furie, le ministre s’est servi de son fil twitter pour exprimer toute sa colère, ce dimanche soir, en direct. Pour un élu, le spectacle était décevant.

Laissant entendre que le segment en question était biaisé «à une semaine des partielles» - quatre élections partielles auront lieu le 5 décembre -, le ministre Barrette est même allé jusqu’à qualifier l’émission de «belle séance de désinformation populiste».

Venant d’un ministre qui, aussi récemment que la semaine dernière, versait lui-même dans la politique-spectacle infantilisante pour mieux «vendre» ses nouveaux menus offerts dans certains CHSLD, disons que le «populisme» ne lui est pas tout à fait étranger non plus...

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Le «cas» Lisée-Legault

Comment dire? Le duel politique entre le nouveau chef péquiste Jean-François Lisée et le chef caquiste François Legault commence déjà à déraper sérieusement.

Or, il y a beau avoir quatre élections partielles le 5 décembre prochain de même qu’un sondage qui, pour le moment, est le seul à placer la CAQ en avance chez les électeurs francophones, rien ne justifie le ton proprement mesquin que prend de plus en plus ce même duel.

Comme quoi, s’ils persistent à s’insulter l’un l’autre, la prochaine campagne électorale risque d’être longue, très longue...

La semaine dernière, la CAQ ouvrait les hostilités en diffusant une publicité déshonorante sur le plan politique.

En noir et blanc et particulièrement glauque, on y voyait la photo peu flatteuse de Jean-François Lisée et de Philippe Couillard aux côtés d’une photo empruntée et retouchée d’une femme en tchador. Bref, on aurait dit une pub concoctée par l’ancienne équipe de communications de Stephen Harper.

Dans cette surenchère inquiétante à laquelle se livrent messieurs Lisée et Legault sur les questions dites «identitaires» dans  le but de «séduire», du moins le croient-ils, l’électorat francophone, cette publicité était d’une démagogie déplorable.

Mais c’était sans compter sur la sortie du chef péquiste qui, dès après, s’en prenait à son tour à la «maison à 5 millions» de François Legault.

Selon La Presse, M. Lisée en aurait dit ceci :

«François Legault en ce moment, il dit qu'il est contre les élites», a relaté M. Lisée en imitant la voix de son rival. «C'est bizarre parce ce qu'il y a une maison en vente en ce moment pour 5 millions. C'est la maison de François Legault. Elle n'est pas en vente sur Remax - vous et moi si on veut vendre une maison on va sur Remax - elle est sur la liste de Sotheby's. Ça c'est ceux qui font des encans pour vendre des Picassos. Ils vendent juste des grosses maisons à 5 millions.»

«Donc le gars qui a sa maison à 5 millions sur Sotheby's est contre les élites! Il y a quand même un problème de [cohérence]...», a ajouté le chef péquiste, qui prenait la parole dans le cadre d'une réunion du conseil québécois du syndicat Unifor.»

Ouf...

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L’art de tout confondre...

Cette attaque purement personnelle étonne et détonne. D’autant plus que M. Lisée lui-même a travaillé pour Jacques Parizeau. Indépendant de fortune, l’ex-premier ministre était néanmoins un social-démocrate convaincu.

M. Lisée fut également ministre sous Pauline Marois, elle-même indépendante de fortune.

Du temps où il était conseiller de Lucien Bouchard, M. Lisée a aussi accueilli François Legault à bras ouverts lorsqu’en 1998, l’homme d’affaires multimillionnaire était recruté au PQ pour siéger immédiatement comme ministre.

S’en prendre à la fortune de M. Legault – laquelle n’a tout de même pas été amassée de manière illicite -, n'est tout simplement pas d'intérêt public.

L’insulte, il faut le dire, verse aussi dans l’air populiste du temps. Rien de plus typique du populisme que ce dénigrement constant des «élites» pour l’unique raison qu’elles le sont.

Rien de plus populiste non plus lorsque ce même dénigrement nous vient de ceux ou celles qui, eux-mêmes, en font partie.

À ce petit jeu de mauvais goût, décidément, messieurs Lisée et Legault se valent bien l’un l’autre. Qui plus est, bien au-delà de la question de l’«argent», les deux hommes font chacun partie des «élites» politiques québécoises depuis au moins deux décennies.

Il ne reste maintenant qu'à leur souhaiter de trouver tous deux une manière plus inspirante de s’opposer l’un à l’autre. Humble suggestion : rester sur le terrain des idées.

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Et ces «élites»?

Sur le plan politique ou social, la question n’est pas tant de savoir si un tel ou une telle fait partie ou non des «élites» de sa propre société.

La vraie question est de savoir si un tel ou une telle contribue ou non à l’amélioration du bien-être de ses concitoyens. Ce que l’on appelle aussi le «bien commun». Point.

Tout le reste n’est que caractérisations intéressées.

Pour cette raison, j’ai beaucoup apprécié ce texte de Lise Bissonnette, l’ex-directrice du Devoir (et ma première patronne dans ce métier). Confession : j’avais l’intention moi-même d’exprimer une pensée similaire sur cette fameuse question du populisme et des «élites».

Voici l'extrait en question du texte de Mme Bissonnette :

«Les faits, la quête des faits, l’argumentation fondée sur les faits, tel est notre travail et tel il doit demeurer. Et ceux qui nous donnent accès aux faits — la science, l’université, la recherche, la statistique, les observatoires, les conférences, les bibliothèques, les librairies, l’histoire, les médias de référence eux-mêmes et leurs sources validées — appartiennent à ce qu’on nomme les élites.

Celles-là mêmes qu’on méprise aujourd’hui en accordant plutôt au fraudeur une sorte de génie qui lui aurait conféré le bon regard sur le peuple. Je ne m’excuserai jamais de vouloir la pérennité et la progression de ces lieux d’élite.»

Et, soit dit en passant, comme de nombreux membres des «élites» québécoises, doit-on encore le rappeler, Mme Bissonnette est elle-même d’origine familiale fort modeste.

Bref, pourrait-on enfin cesser de tout confondre : argent, élites, grosses maisons, etc. Et nous concentrer sur ce que certains membres plus notoires de nos «élites» font – ou ne font pas -, pour le bien commun...

Sur cette question nettement plus d’intérêt public que la hauteur ou l’absence d’une fortune personnelle, on trouve aussi en kiosque le nouveau numéro de la Revue Relations – un des lieux de réflexion les plus éclairants au Québec.

Son titre : «La trahison des élites» (*).

Les analyses qu’on y trouve tentent justement de répondre à la VRAIE question. À savoir que font nos «élites» - ou que ne font-elle pas -, pour le bien commun de leurs compatriotes?

On y parle donc d’austérité, d’évasion fiscale, de privatisation, de justice sociale, de la «vraie richesse» d’une nation, de «choix budgétaires» qui sont toujours des «choix politiques», etc.

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(*) Un titre qui ne va sûrement pas sans rappeler «La nouvelle trahison des clercs», un texte presque légendaire signé en 1962 par un certain Pierre Elliott Trudeau. Lequel s’était inspiré à son tour du livre de Julien Benda, «La trahison des clercs».  Comme disait l'autre, tout est dans tout...