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Place Limoilou à venir : 6 fantasmes

Place Limoilou à venir : 6 fantasmes
facebook - Alexandre Hamel

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En trouvant dans ma boîte aux lettres ce communiqué de la Ville de Québec qui m’annonçait que ma rue serait « bonifiée par l’ajout de bandes cyclables et d’îlots de verdure », j’ai eu une joie mauvaise en pensant à ces conducteurs de banlieue qui me klaxonnent sur mon territoire parce que ma bicyclette les fait chier.

Je sais que c’est pas beau, la joie mauvaise. Je n’ai pas réussi à ne pas en concevoir après m'être fait lancer plusieurs fois, à travers une mince ouverture de fenêtre de char teintée : « Va te promener sur une piste cyclable! » ou « Tu dégages-tu estie? »

Une fois, je me suis approchée de la fente ouverte pour entrer en contact avec l’enragé, tenter d’humaniser les choses. Je n’ai eu le temps que d’apercevoir, du côté passager, sa bonne femme qui gardait les yeux fixés devant elle de peur de rencontrer mon regard, un rictus étrange sur la bouche tandis qu’elle appuyait ostensiblement sur le bouton pour remonter sa fenêtre. Beau courage, championne. En passant, dis donc à ton mari que je ne vais pas faire la loi dans votre rue, moi. Dis-lui que mon appartement est juste là, au troisième étage, que j’emprunte cette rue tous les jours, à pied, à bicyclette ou en voiture, que mes enfants y jouent, que les commerces du coin sont mes amis. Je gage que ton mari ne cesse de dire, en voyant des tchadors à la télé, qu’à Rome il faut vivre comme les Romains. Bon, ben à Limoilou, l’été, les Romains sont à vélo. Bye.

Mais le plus hot, m’annonce la Ville de Québec, c’est que direct à la sortie de ma ruelle, il y aura une place permanente : la Place Limoilou. Oui, une place, comme dans l’ancien temps, où le monde pourra aller flâner (cette chose devenue aujourd’hui hautement séditieuse).  

Six fantasmes pour une Place Limoilou de mes rêves :

1. J’aimerais qu’on n’organise pas la place comme un resto. Des tables avec quatre chaises autour, on en a déjà dans nos cuisines. Non. Les places, c’est pour être en grand nombre, pour que le hasard du temps nous fasse entrer en contact les uns avec les autres, développer une communauté de quartier. Finir par oser demander : « Guetterais-tu mes enfants pendant que je vais à la boucherie en face? »

2. J’aimerais qu’on s’inspire des places centrales d’Amérique latine, toujours noires de monde au coucher du soleil. En leur centre, une fontaine, une statue ou une petite scène, autour de quoi tout le reste est agencé. De sorte que quand tu vas t’asseoir là, parmi la foule des habitants de tous âges, tu regardes forcément vers le centre, donc vers tous les autres. Les bandes de vieux qui placotent, les enfants qui se mélangent plus vite que les adultes, les gens qui vendent des sacs de pinottes ou des petits bracelets, etc.

3. Parlant de pinottes et de petits bracelets. Dans mon fantasme, la Place Limoilou serait une zone franche. Les multinationales ont des zones franches au Canada et partout dans le monde pour faire leurs affaires sans être trop dérangées par l’État. Pourquoi pas le petit peuple? Une zone où on pourrait boire de la bière dehors, vendre de la limonade et des drinks quand ça nous chante, des hots-dogs réchauffés sur un barbecue improvisé, des articles usagés et de l’artisanat, sans que personne ne vienne vérifier si tout ça est bien conforme à la platitude souhaitée par les bureaucrates. Même chose pour la musique : laissez faire les permis d’animation et la paperasse de la guilde des musiciens.

4. Ça ne fermerait pas à onze heures, ça fermerait quand les gens décident qu’ils vont se coucher.

5. Quelque part au centre, un spot pour faire un feu. (Horreur! Sacrilège!! Un feu!?!) Avec un grillage si vous voulez, m’en fous. Mais un feu. Pour étirer les soirées dehors en automne et au printemps. Pour faire griller des guimauves, des saucisses. Pour éclairer le soir les visages avec cette lumière qui met tout le monde à son plus beau. Pour ranimer le désir de raconter. Pour ceux qui aiment être avec d’autres sans avoir nécessairement besoin de parler. Le feu, c’est magique. Pas pour rien qu’il fait partie de la recette depuis 400 000 ans.  

6. L’hiver, qu’on y installe des bandes de patinoire. Une place pour envoyer les flots dehors après souper, qu’ils se créent des communautés entre eux, en dehors de la surveillance constante des parents.

Vous me trouvez ben originale, mais au fond, tout ça, ce ne sont que des fantasmes d’une vie humaine normale.

Si la culture se meurt, c’est aussi parce qu’on lui a coupé l’eau et l’air partout où elle s’ébrouait spontanément.

Je ne sais pas pour vous, mais moi, je m’ennuie du monde.