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Montréal, destination de choix pour le tourisme sexuel

Des policières déplorent la mauvaise réputation de la ville en matière d’exploitation sexuelle

Bloc prostitution Street prostitute talking to potential customer in the car
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Montréal est une plaque tournante de l’exploitation sexuelle, estiment deux policières du SPVM. À l’heure où Québec annonce des investissements pour lutter contre ce crime, il progresse rapidement partout dans le monde, et la métropole n’y échappe pas.

Pour faire le point sur ce phénomène, Le Journal s’est entretenu avec Diane Veillette et Josée Mensales, coordonnatrices du programme Les Survivantes, qui vient en aide aux jeunes femmes victimes des proxénètes.

Les policières Josée Mensales (à droite) et Diane Veillette (à gauche) coordonnent un programme avant-gardiste en Amérique du Nord, qui permet aux victimes d’exploitation sexuelle de s’en sortir en recréant un filet social autour d’elles.
Photo Ben Pelosse
Les policières Josée Mensales (à droite) et Diane Veillette (à gauche) coordonnent un programme avant-gardiste en Amérique du Nord, qui permet aux victimes d’exploitation sexuelle de s’en sortir en recréant un filet social autour d’elles.

Depuis quelques années, on parle beaucoup des salons de massage. Est-ce qu’ils se sont multipliés à Montréal ?

Diane Veillette: Il y en avait aussi avant, mais aujourd’hui, ils ne se cachent­­ même plus. Pourtant, leur nombre n’est pas clair. On dit qu’il y en a entre 200 et 250. Il y a beaucoup de mouvement. On en ferme un et un autre ouvre.

Josée Mensales: Il y en a beaucoup trop. Les gens sont prêts à manifester contre la prostitution dans leur quartier parce que c’est visible et inacceptable, et pourtant il se passe la même chose dans les salons de massage érotique­­. Ce sont les nouveaux bordels­­, les nouvelles maisons de débauche. Et les gens les tolèrent parce que c’est caché. Parce qu’on ne le voit pas, ça ne choque pas. L’exploitation sexuelle est le crime dont la progression est la plus rapide dans le monde, et c’est le cas aussi à Montréal.

Le maire Coderre avait pourtant promis au début de son mandat de les fermer. Où en est ce dossier ?

DV: On manque de ressources. Les organisations­­ communautaires et institutionnelles présentes sur le terrain n’ont pas d’argent. On manque de personnel, les centres jeunesse manquent d’argent. Le monde est essoufflé. Alors, quand on nous a consultés pour nous demander si ça pouvait être bien de fermer les salons de massage, on a dit: «Ce serait effectivement une bonne chose, mais on fait quoi avec les victimes? On fait quoi pour traiter les problèmes de santé mentale et de toxicomanie? Est-ce qu’on a les ressources pour les accueillir et les aider?» La réponse­­, c’est non.

JM: Il faut comprendre que lorsqu’on intervient, ce n’est pas juste en répression. Il faut mettre un filet social autour de la fille. Il faut faire de la prévention. Est-ce qu’on a encore de l’éducation sexuelle dans les écoles qui aborde le sujet et l’estime de soi? C’est tout ça, la réponse. Nous, on pense qu’il faut des équipes multidisciplinaires et spécia­lisées, et c’est ce qu’on fait avec notre programme Les Survivantes (voir autre texte). Tu fermes un salon de massage, tu arrêtes des gens, mais les filles doivent avoir un suivi. Comment peut-on les aider pour qu’elles ne se retrouvent pas dans cette situation?

Montréal tolère-t-elle davantage l’exploitation sexuelle qu’ailleurs au Canada, voire en Amérique du Nord ?

DV : Montréal est une plaque tournante pour le tourisme sexuel, une destination de choix. Vraiment. On a la triste réputation que nos filles sont belles, qu’elles ne sont pas chères et que le marché est très ouvert. Avec le taux de change, les Américains viennent ici. Il y a des agences spécialisées à New York qui vont faire des voyages organisés de gars à Montréal. Ils arrivent ici par autobus pour faire des orgies­­ sexuelles.

On est réputé pour ça et on n’a rien à envier à la Thaïlande, du tout. Il y a des clients de partout dans le monde qui nous ont dit que c’était fantastique à Montréal, parce qu’on pouvait se commander une fille comme une pizza en choisissant la couleur des yeux et des cheveux, les mensurations, etc., livrée­­ à l’heure demandée.

Les réseaux sociaux facilitent-ils beaucoup la progression de l’exploitation sexuelle ?

DV: La majorité de nos dossiers, ce sont des filles recrutées sur les réseaux sociaux. Facebook, Instagram, Twitter...

JM: Les jeunes se servent de ça comme un journal­­ intime.

DV: Si la jeune fille est célibataire, elle l’écrit, si elle a eu une chicane avec ses parents, elle l’écrit. On sait qu’il y a des trafiquants qui ne font que fouiller les réseaux pour faire du recrutement. Ils montrent qu’ils se soucient de la fille et ils savent comment s’y prendre. Ils se font passer pour un ami et finissent par rencontrer la fille.

Une des stratégies est d’amener la fille à un party. On la fait boire et elle est victime de gangbang. On peut filmer ça et menacer de montrer la vidéo à sa mère si elle ne veut pas faire de la prostitution. Ce sont des stratégies qui sont utilisées. Avant, les victimes étaient des filles de milieux défavorisés, mais maintenant ce n’est plus vrai. Les suspects viennent­­ chercher les victimes­­ dans la chambre à coucher.

Quel âge ont ces jeunes filles exploitées­­ ?

JM : La norme c’est de 15 à 21 ans.

DV : Il y a des femmes de plus de 18 ans. On a même eu une dame de 61 ans, il n’y a pas très longtemps. Mais plusieurs victimes ne savent même pas qu’elles sont exploitées. Elles sont amoureuses de leur proxénète et se croient en couple. Elles se prostituent pour leur chum qui a des problèmes d’argent­­ ou parce qu’il leur fait miroiter une vie de rêve avec un condo, des bijoux, etc.

Les jeunes filles sont recrutées sur les réseaux sociaux, mais ces plateformes servent-elles aussi à vendre des services sexuels ?

JM : On voit des mineures qui publient des photos d’elles sur Instagram avec leur numéro de téléphone­­. Et les clients appellent.

DV : Tout est possible. Ce qu’on voit chez les mineures­­, c’est qu’elles font surtout du «recevoir dans les hôtels». Elles sont des escortes et elles sont mises dans une chambre d’hôtel. Ce serait trop risqué de les faire danser dans des bars de danseuses, car elles sont mineures et elles risquent­­ d’être cartées.

Les hôtels ferment les yeux sur ce phénomène ?

DV: C’est un gros problème. Les motels miteux et les hôtels chics se disent «ça me regarde pas». Les clients appellent le personnel de l’hôtel pour demander une fille blonde aux yeux bleus, aux dates où ils seront à Montréal. Je ne dis pas que c’est partout, mais ça arrive dans certaines places. Le personnel reçoit de l’argent, alors tout le monde ferme les yeux. Avant, il y avait des bibles dans les tables de chevet, maintenant ça peut arriver qu’on trouve des guides sur Montréal où il y aura des adresses ou numéros de téléphone d’agences d’escortes écrits à la main. Et je parle d’hôtels chics.

Au cours des derniers mois, on a beaucoup parlé de fugues de jeunes filles mineures. Y a-t-il un lien direct entre fugue et exploitation sexuelle ?

JM : Il n’y a rien de nouveau dans ce qu’on a entendu cette année. Le phénomène des fugues est un facteur de risque. Lorsqu’on est en fugue, on est en mode survie. Les gars comme les filles. Il y a des gars qui sont contraints de faire de la prostitution, peu importe leur orientation sexuelle, parce qu’ils ont besoin d’un toit. Ils doivent se nourrir. Ce sont des proies idéales pour ces trafiquants. Mais c’est important de dire que les fugues, ça ne touche pas que les centres jeunesse.

DV: Il faut arrêter de tout mettre sur le dos des centres jeunesse. Ils ont eu très mauvaise presse avec tout ce qui s’est passé. Il y a beaucoup de jeunes qui fuguent de leur foyer familial­­ et qui se retrouvent ensuite en centre jeunesse.

JM: Ce n’est pas vrai que ça n’arrive qu’aux jeunes en centre jeunesse. Ça arrive dans toutes les couches de la société.

Le proxénétisme est-il systématiquement lié aux gangs de rue ?

DV: Il y a des gangs de rue qui font du proxénétisme, mais il y a aussi des indépendants et des gens du crime organisé. C’est un crime d’opportunité­­. Ce n’est vraiment pas juste le fait des gangs de rue.

Est-ce que la légalisation de la prostitution est la solution?

DV: C’est important de comprendre qu’on ne s’attaque pas à la prostitution, mais à l’exploitation sexuelle. On est conscientes qu’il y a des filles qui sont dans le milieu par choix et qui y vivent relativement bien. On n’est pas non plus en train de dire qu’il faut légaliser­­ la prostitution, sauf qu’il faut arrêter de fermer les yeux. Si on tient un hôtel ou des salons de massage, il faut être conscient qu’il y a peut-être des filles qui se font violenter dans cet établissement.

 

Aider les victimes, éduquer les policiers

Depuis que la police de Montréal a changé d’approche­­ pour lutter contre l’exploitation sexuelle, il y a six ans, les plaintes des victimes ont été multipliées par cinq.

«Auparavant, si une victime ne portait pas plainte, on était limité dans l’aide qu’on pouvait lui apporter, explique Josée Mensales, coordonnatrice du programme Les Survivantes. Les victimes ne collaboraient pas.»

Il fallait se rendre à l’évidence, la répression n’était pas efficace pour sortir une fille des griffes d’un proxénète­­.

En 2010, le service de police a donc voulu miser sur «Une approche humaine et multifacettes» avec ce programme­­.

«Notre but, ce n’est pas qu’elle aille en cour nécessairement, mais qu’elle se sorte du milieu, dit Mme Mensales. On avait constaté dans nos recherches qu’aucun organisme en Amérique du Nord n’avait un service avec une telle approche.»

Par exemple, les policiers collaborent avec des ressources­­ d’aide en santé pour aider une victime à venir­­ à bout d’un problème de santé mentale ou de toxicomanie­­.

Ils accompagnent aussi les parents en les outillant pour intervenir auprès de leur fille.

«Je n’exagère pas quand je dis qu’une fois par semaine­­, il y a des parents qui nous appellent pour nous dire qu’ils ne savent plus quoi faire parce que leur fille est exploitée», ajoute une autre coordonnatrice du programme, Diane Veillette.

Il a aussi fallu faire l’éducation des collègues policiers afin de mieux dépister ces problèmes quand ils recevaient une plainte pour violence conjugale, par exemple.

«Victimes»

Ils ont aussi reçu un mot d’ordre: «On ne dit plus les “prostitués”, mais les “victimes”», précise Mme Veillette.

Pour mieux combattre les idées préconçues, d’anciennes victimes, appelées Les Survivantes, viennent témoigner de leur histoire auprès des policiers.

Elles rencontrent aussi d’autres victimes afin de les aider à cheminer et à réaliser que celui qu’elles appellent leur «chum» est peut-être en fait leur «pimp». «Et aujourd’hui, les filles nous font confiance», insiste Mme Veillette.