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Et si on laissait les filles parler de l'école...

Et si on laissait les filles parler de l'école...

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Comme je l’avais fait précédemment il y a trois semaines avec tous les garçons de 6e année, j’ai réuni ensemble les filles pour discuter avec celles-ci de ce qu’elles avaient à dire sur leur parcours scolaire. Le principal constat m’a déstabilisé: si elles ne dérangent pas autant que les garçons, c’est souvent qu’elles ont peur de ce que les autres vont penser d’elles.
 
Comme bien des enseignants, je croyais que si les filles étaient, la plupart du temps, plus sages en classe, c’était parce qu’elles étaient plus matures et disciplinées. Les élèves devant moi m’ont affirmé que si c’est peut-être le cas pour une minorité, elles se taisent surtout parce qu’elles vivent dans la crainte d’être jugées par les autres enfants et évidemment, par l’enseignant.
 
L’estime de nos filles est-elle maintenant si fragile qu’elles en sont à jouer un rôle ou à faire semblant d’être quelqu’un d’autre sur nos bancs d’école? Notre regard est-il si souvent tourné vers nos garçons que nous en sommes venus à oublier que tout comme pour ces derniers, les besoins de nos filles ont changé eux aussi?
 
Il apparait donc que celles-ci ne voudraient surtout pas que leur prof se mette à les recadrer comme il le fait souvent avec les garçons turbulents, car l’image qu’elles essaient de bâtir autour d’elles en souffrirait trop. Pour elles, aller à l’école, c’est occuper un emploi et comme dans un milieu de travail, les filles préfèrent, pour la plupart, être appréciées par les gens qui les entourent. Plusieurs des élèves devant moi affirmaient même qu’il valait mieux se taire et trouver le temps long...
 
Car agripper son courage à deux mains et essayer d’argumenter avec un enseignant parce que les activités proposées manquent d’intérêt, ça signifie de prendre la parole devant tout le monde et accepter la forte possibilité que la discussion tourne au désavantage de l’élève. C’est là un risque beaucoup trop grand pour ces jeunes filles dont la réputation est très importante. 
 
L’une de mes élèves a d’ailleurs affirmé qu’il vaut mieux s’effacer et ne pas trop s’affirmer:  se faire remarquer, c’est être jugée par les autres, point à la ligne. «Si j’ai de l’air folle parce que je suis la seule à penser quelque chose, ça va me suivre beaucoup trop longtemps. J’en ai déjà assez à gérer avec les autres filles de mon âge. J’aime mieux laisser les gars faire ça...»
 
D’ailleurs, elles m’ont raconté que ça leur plaisait que certains gars jouent les troubles-fêtes parce qu’ils avaient une audace dont elles ne disposaient pas. Ceux-ci disaient alors des vérités qu’elles pensaient en leur fort intérieur, mais qu’elles n’auraient jamais dites par crainte de la réaction de l’enseignant et des conséquences possibles sur leurs relations avec les autres élèves. 
 
Parce qu’à ma surprise, le regard des filles sur notre système d’éducation au primaire est essentiellement similaire à celui des garçons. Comme eux, elles veulent des enseignants plus dynamiques et connectés à leur réalité. Tout comme nos garçons, elles ont besoin d’un adulte qu’elles apprécient et qui favorise l’activité physique et des approches différentes pour apprendre.
 
Les filles ont aussi souligné qu’il y avait trop peu d’hommes dans nos établissements scolaires et que l’équilibre était plus que souhaitable avec les profs masculins. Alors seulement, elles pensaient que les écoles ressembleraient un peu plus à la vraie vie, à un petit univers où tout le monde y trouve son compte. «S’il y avait plus de gars qui savent comment parler aux gars, ça brasserait peut-être un peu moins, Monsieur Éric...»
 
Si elles reconnaissent que c’est facile de trouver quelqu’un à qui se confier quand on est une fille dans une école, les élèves m’ont dit que c’était certainement plus difficile pour les garçons même s’il y a des enseignantes plus dynamiques autour de ceux-ci. «Vous êtes très différent Monsieur Éric, je vous fait confiance et dans votre classe, c’est complètement autre chose. Mais, sans vouloir vous offenser, il y a des trucs que vous ne pourrez jamais comprendre dans ma tête parce que vous êtes un gars. Ça doit être pareil pour les garçons... Non?»
 
S’il y a une leçon que j’ai tirée de cette expérience avec tous les élèves de 6e année de mon école, c’est que le modèle que propose trop souvent le système d’éducation québécois ne satisfait  pleinement ni les garçons ni les filles. Nos pratiques encore parfois ancrées des décennies dans le passé et nos perpétuels débats autour des mêmes sujets ne nous amènent pas au véritable problème de fond. Il faut appliquer concrètement des changements importants dans notre façon de penser l’enseignement en oubliant les agendas des différents acteurs impliqués.
 
Seuls nos élèves et leurs besoins doivent primer, quitte à ce que ça nous complique tous un peu l’existence. C’est un prix fort peu cher à payer si on s’assure d’un avenir où nos élèves, alors devenus nos décideurs, seront des citoyens plus créatifs et mieux préparés aux défis titanesques qui les attendent.
 
Note: comme d'habitude, Sarah et Fannie, élèves dévouées du comité des Communications, ont approuvé le contenu de ce texte...