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Triste à mourir

Commission Charbonneau
Photo d'archives, Chantal Poirier

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Depuis la Révolution tranquille, le Québec a investi des milliards en éducation. Les dirigeants libéraux de l’époque croyaient sincèrement qu’en démocratisant l’éducation, les Québécois accéderaient à la fierté d’être enfin instruits. Par conséquent, ils sauraient parler et écrire une langue correcte. Pour mémoire, rappelons que le célèbre Frère Untel a signé en 1960 un court ouvrage vendu à 100 000 exemplaires pour dénoncer le joual, cette langue malade, expression de notre pauvreté culturelle. «Quand on parle joual, on pense joual», écrivait le frère Jean-Paul Desbiens.

Quelle désolation, plus de cinquante ans plus tard, de découvrir la détérioration de la langue écrite, que l’on est à même de constater sur les réseaux sociaux. Une détérioration qui en indiffère plusieurs. Pire, il suffit de dénoncer le porte-voix actuel du populisme régional, Bernard Rambo, pour se faire accuser de mépris à l’endroit de ses très nombreux supporters. Quelle serait ma faute? Apparemment, c’est la langue soutenue dans laquelle j’écris, et ce, par respect pour les lecteurs.

Par ailleurs, user d’une langue correcte avec un vocabulaire qui dépasse les sept cents mots est également jugé comme une volonté d’humilier les analphabètes fonctionnels, c’est-à-dire 53 % des Québécois.

Sentiment de rejet

Quel échec des élites qu’une partie non négligeable de la population considère que bien s’exprimer et bien écrire est une manière de rejet à son endroit!

Le premier ministre Maurice Duplessis disait autrefois: «L’instruction, c’est comme la boisson. Y en a qui portent pas ça.» Mais ce politicien redoutable, un homme lettré, grand collectionneur de peintures, amateur d’opéra, avait compris qu’il devait cacher sa culture personnelle pour rejoindre l’électorat composé alors du Québec rural.

Voilà qu’avec Bernard Rambo et ses supporters de plus en plus nombreux et bruyants, qui dénoncent la corruption des instruits en cravate, les supposés attributs élitistes de manier la langue en «cul de poule» et d’utiliser des «osties» de mots compliqués pour les écœurer devraient disparaître.

Tous des fourbes

Autrement dit, le Québec se porterait mieux si les non instruits remplaçaient les instruits qui le dirigent. Ce qui suppose dans leur esprit que les dirigeants actuels sont des fourbes, des corrompus, des menteurs ou des incompétents parce qu’ils sont instruits. Ils se déguisent en costume et cravate, se plient au protocole de l’Assemblée nationale et ils évitent de sacrer en public. Sauf J.-F. Lisée avec son «ostie de bon gouvernement», mais chez lui, cela relève de la coquetterie populiste.

Aux yeux des populistes de souche, dont on croyait bien naïvement qu’ils ne traverseraient pas la frontière au 49e parallèle, mais qui sont en train de serrer les rangs sur la Côte-Nord avant de rejoindre à n’en point douter d’autres régions du Québec, la loi et l’ordre calqués sur des pratiques syndicales corrompues et intimidantes seraient donc la solution à la déliquescence de l’éthique politique au pouvoir.

Dès lors, il faudra bien admettre que ce dégoût pour l’éducation démontre le triste échec des élites instruites, qui n’ont pas su transmettre aux nouvelles générations le respect de la scolarisation et du savoir. Dans le rejet des élites par les populistes se terre un sentiment d’humiliation et d’injustice. Nous sommes devant une nouvelle lutte des classes. Culturelle, cette fois.