/opinion/blogs/columnists
Navigation

Gaston Miron – c’était en 1996....

L’ombre  du poète
Gaston Miron, souriant, passionné et tel qu'en lui-même...

Coup d'oeil sur cet article

C’était en 1996. Le 14 décembre, le grand poète et fidèle amoureux du Québec, Gaston Miron, diagnostiqué d’un cancer fulgurant, quittait ce monde beaucoup trop tôt.

C’était en 1996. En avril, j’avais aussi appris que j’étais atteinte d'un cancer. Un cancer agressif nécessitant la totale : chirurgie, chimio et radiothérapie.

Nos deux destins se sont alors croisés de manière plus intense encore que nos discussions passionnées sur la politique entamées - qui sur un coin de rue du Plateau Mont-Royal; qui dans une conférence; qui au Salon du livre, etc...

Chroniqueuse politique au Devoir, j’avais choisi de ne pas en informer mes lecteurs tant et aussi longtemps que je ne saurais pas comment cette maladie finirait pour moi. Puisque vous me lisez en ce moment, vous savez déjà que j’ai eu l’immense chance de survivre.

À l’automne, Gaston ne recevrait malheureusement pas la même bonne nouvelle.

***

Donc, au printemps, soit avant que Gaston ne soit lui-même diagnostiqué, il apprend d’un ami commun que suis en traitement de chimio.

Pour prendre la véritable mesure d’un être, disait ma grand-mère, c’est dans les moments d’épreuve qu’elle nous est pleinement révélée.

À la mi-mai, ouvrant mon courrier, je découvre un vrai trésor – une lettre personnelle de Gaston.

J’ose à peine y croire et encore moins, de l’ouvrir. Le cadeau de sa plume, juste pour moi? Je ne le croyais pas.

Nous n’étions pas des amis intimes et pourtant, le grand poète avait pris la peine de m’écrire à moi toute seule. Que pouvait-il bien avoir à me dire de si important? Quels secrets se trouveraient à l'intérieur de cette simple enveloppe?

Comme un bien sacré, j’ai apporté la lettre délicatement jusque dans mon salon. 

Je me suis assise dans ce soleil de l’après-midi qui, au travers de ma fenêtre donnant sur «mon» beau parc, brillait soudainement de tous ses feux.

Je me suis assise, lentement, et ai ouvert la lettre.

Sur une feuille blanche, immaculée, l’encre noire offrait un effet de contraste saisissant.

De sa main, Gaston m’avait écrit la plus belle lettre du monde.

En ce 20e anniversaire de son décès, j’en parle publiquement pour la première fois.

Vous me permettrez, je l’espère, de rendre ainsi hommage à l’homme de cœur qu’était aussi notre grand poète national.

«Chère Josée Legault», débutait-il de sa plume fontaine, «Je ne vous dirai jamais assez combien j’aime vous lire, pour votre grande intelligence des phénomènes humains et de société, pour votre défense et illustration du Québec et pour votre talent d’écrivain

Ouf... Ça y est. Des larmes d’émotions fortes coulaient sur mes joues. Vingt ans plus tard, en relisant sa lettre, elles le font encore.

Comme si cela ne suffisait pas déjà à remplir mon cœur de joie, Gaston poursuivait sa lettre en ces mots combien doux et généreux: «Un ami commun me dit que vous éprouvez des ennuis de santé. Je vous souhaite un prompt rétablissement : nous avons tellement besoin de vous, à tous égards. Mes vœux et mon admiration, Gaston Miron»

Ces mots ou, pour mieux le dire, ses mots, les mots de Gaston, ses mots de compassion étaient d’une grande sollicitude et de cet humanisme profond qui, indéniablement, le définissait de bord en bord.

D’autres plus experts que moi en littérature et en poésie, vous parleront sûrement de son talent rarissime et immense.

D’autres plus enflammés que moi, vous rappelleront peut-être son combat sans relâche pour la langue française et l’indépendance du Québec. Ils vous diront même les nombreux sacrifices personnels que sa passion du Québec et des Québécois lui aura infligés dans cette nation trop peu reconnaissante pour les siens, même les plus dévoués et les plus sincères.

D’autres plus près de lui que moi, vous raconteront des épisodes fascinants de sa vie, ses amitiés indéfectibles, son rire qui résonnait et résonne encore en leurs mémoires. Et surtout, l’amour pour son éternelle compagne de vie et sa famille.

Mais pour moi, sa lettre, précieuse comme de l'or, rédigée de sa main et écrite aussi généreusement avec son coeur, dit tout de l'être exceptionnel qu'il était.

***

Vingt-ans plus tard, le nom de Gaston Miron est immortalisé par une bibliothèque à Sainte-Agathe-des-Monts baptisée en son nom en plein lieu de sa naissance. Et là, il va sans dire, où il repose pour l’éternité.

À Montréal, le magnifique Édifice Gaston-Miron, coin Sherbrooke Est et Cherrier, domine le merveilleux Parc La Fontaine. 

Dans une belle ironie de l’Histoire, c’est aussi le lieu même où, en 1968, lors de la parade de la Saint-Jean-Baptiste, un certain Pierre Elliott Trudeau s’était fait lancer de petites pierres par des manifestants indépendantistes logés juste en face, à l’avant du Parc La Fontaine.

Sur un plan plus personnel, cet été, ce même édifice fut aussi le lieu où un ami s'est marié parce que, m'a dit-il, je lui avais fait connaître la poésie de Gaston Miron il y a longtemps de ça et qu'à son tour, il l'a fait connaître plus récemment à la femme qui deviendrait son épouse. Comme quoi, tout est dans tout...

À Montréal, vous trouverez aussi une plaque commémorative sur la maison du 4451, rue Saint-André, coin Mont-Royal.

Dévoilée officiellement en 2010 par l’ex-premier ministre Bernard Landry, elle identifie pour toujours le lieu où habitait Gaston Miron à l’époque où il écrivait L’homme rapaillé.

***

Pour l'honorer à notre tour, il nous reste encore et toujours à lire et relire son œuvre.

Il nous reste à nous laisser bercer par les deux magnifiques CD des Douze hommes rapaillés. Comme le souligne également Le Devoir, «même chose pour ces Femmes rapaillées (Mémoire d’encrier) qui, en mars dernier, sous la direction d’Isabelle Duval et Ouanessa Younsi, ont fait revenir l’homme, sans doute pour le faire arriver « à ce qui commence».

Il nous reste aussi à lire le texte émouvant de mon collègue et ami, Jean-François Nadeau, lui-même un ami proche de Gaston Miron. Ou encore, la magistrale biographie de Gaston signée par Pierre Nepveu - Gaston Miron. La vie d’un homme -, publiée chez Boréal.

Sur Youtube, on trouve également des entrevues et des documentaires. Question de revoir Gaston et de le réentendre comme s’il était encore parmi nous. Car, vous le savez comme moi, il l’est d’une manière certaine.

Sa plume vit en nous.

Son art habite l'entièreté de ce Québec qu’il aimait et espérait d’amour tendre et déchiré. Sa vision généreuse d’un pays bon, fier et accueillant qu’il rêvait enfin indépendant survit en nos cœurs.

Gaston Miron, vous nous manquez.

Vous me manquez.

Vous manquez terriblement aux vôtres.