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Les Sulpiciens «achètent» Montréal (1663)

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Le Québec, société distincte pour le meilleur et aussi pour le pire, a pour racines le Canada français, qui se rattache lui-même à la Nouvelle-France, et tout ce qui est arrivé dans ces commencements, dans cet embryon du Québec, a eu des conséquences énormes pour nous.

En 1663, Montréal existait depuis 21 ans quand les Sulpiciens – une communauté de prêtres – acquirent la quasi-totalité de ses terres. Un siècle plus tard, au moment de la Conquête, après le traité de Paris, leur droit de propriété fut recon­nu par le nouveau régime, même si c’était à un autre monarque que l’on devait payer les impôts. Même après que la Révolution de 1789 eut exproprié et massacré les Sulpiciens de France, cet ordre est demeuré puissant au Cana­da.

Beaucoup d’observateurs et de sociologues s’étonnent de cette tradition insolite qui consiste à déménager le 1er juillet et qui n’existe pas ailleurs. Les Québécois sont en effet de grands locataires, plus que tous les autres Canadiens. Cette habitude remonte à loin. Nous sommes passés des seigneuries à un système capitaliste, alors qu’une mentalité antiprotestante nous faisait mépriser la propriété privée.

Précurseurs de l’État-providence

Les Sulpiciens, peu de Montréalais les connaissent. Pourtant, Montréal était leur île. Des personnalités religieuses aussi éminentes que le cardinal Marc Ouellet et l’archevêque Paul-Émile Léger sont issus de leurs rangs. Et l’un des plus vieux édifices de Montréal, à côté de la basilique Notre-Dame, devant la place d’Armes, est le Vieux Séminaire de Saint-Sulpice.

Une chose a moins marqué les esprits, c’est l’énorme sacrifice consenti par les Sulpiciens pour acquérir les terres de Montréal. À l’avocat Jean de Lauzon, qui représentait la Société Notre-Dame de Montréal, les Sulpiciens ont payé le prix fort. Paradoxalement, les Sulpiciens étaient un ordre plus collégial que hiérarchique, assez égalitaire, et qui s’interdisait de faire des profits à la manière des mercantiles marchands ou spéculateurs de l’époque. Tandis que les affairistes voulaient s’enrichir grâce à la traite des fourrures sans se soucier de peupler la Nouvelle-France, les Sulpiciens, eux, voyaient dans le peuplement de la colonie, par des catholiques français bien sûr, le but de leur action. Ces pieux personnages étaient d’acharnés travailleurs qui œuvraient bénévolement pour leur société, dirait-on aujourd’hui.

Cet organisme propriétaire des terres et censé agir pour le bien commun, pour Dieu, pas pour l’argent, était en quelque sorte le précurseur de l’État-providence, voire du socialisme qui plaira aux Québécois plus tard. Quant à toutes ces communautés religieuses qui vendront au rabais leurs biens immobiliers ou les donneront carrément à des œuvres de charité laïques pendant la Révolution tranquille, par souci d’assurer leur mission, elles imiteront une vieille tradition.

Donc, la prochaine fois que vous verrez des bonshommes en bedaine charrier un réfrigérateur dans l’esca­lier le 1er juillet ou de jeunes idéalistes portant un carré rouge qui préconisent la nationalisation du pétro­le ou de l’énergie éolienne, par exemple, pensez aux Sulpiciens, à ce rapport particulier que les Québécois ont avec l’État et qui s’explique par leur méfiance envers le capitalisme. Jamais vous ne verrez une telle manière collective de voir les choses aux États-Unis ou dans le reste du Cana­da.

Voici le plus vieil édifice de Montréal. Le Séminaire de Saint-Sulpice. J’ai eu la chance de le visiter. Dommage que si peu de Montréalais en aient l’occasion. Mais la raison qui explique l’inaccessibilité de l’édifice, c’est… qu’il appartient toujours aux Sulpiciens qui possédaient jadis tout Montréal. Et qu’il est toujours en fonction. Et ça, c’est une bonne nouvelle. Rares sont les choses qui restent et qui durent.
Photo courtoisie des Archives municipales de Montréal
Voici le plus vieil édifice de Montréal. Le Séminaire de Saint-Sulpice. J’ai eu la chance de le visiter. Dommage que si peu de Montréalais en aient l’occasion. Mais la raison qui explique l’inaccessibilité de l’édifice, c’est… qu’il appartient toujours aux Sulpiciens qui possédaient jadis tout Montréal. Et qu’il est toujours en fonction. Et ça, c’est une bonne nouvelle. Rares sont les choses qui restent et qui durent.

 

Ce petit oratoire bâti en 1770 pour le jardin situé derrière le séminaire des Sulpiciens a malheureusement été détruit en 1918… comme 99,9 % des bâtiments de la Nouvelle-France.
Photo courtoisie des Archives municipales de Montréal
Ce petit oratoire bâti en 1770 pour le jardin situé derrière le séminaire des Sulpiciens a malheureusement été détruit en 1918… comme 99,9 % des bâtiments de la Nouvelle-France.

- Avec la collaboration de Louis-Philippe Messier