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Trump, poivre de Cayenne et des milliards de photos

Être ensemble
Catherine Dorion

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Je sens un jet de liquide frais sur ma joue et sur le coin de mon oeil. Des manifestants crient « Don’t run! Don’t run! » Tout le monde court.

Au début, ça ne fait rien, je me dis : « Ah? Ils nous lancent de l’eau? »

Puis je vois cette fille au visage détrempé qui retraite en sacrant. Un pauvre con choisit ce moment pour lui dire : « C’est ça qui arrive! À quoi t’attendais-tu? » Elle, les yeux fermés, lui sacre un gros coup de parapluie dans la face. Je voudrais continuer à regarder la scène mais ça se met à me piquer dans l’oeil - un peu, beaucoup, passionnément, à la folie. Ça a sonné la fin du party, je me suis fait soigner, je suis allée me laver dans les toilettes d’un café et suis allée me coucher (dans mon char).

Plus tôt dans la journée, je me suis mêlée à ceux qui voyaient en l’inauguration de Trump une révolution en marche, ceux qui écoutaient son discours les larmes aux yeux. Les fanatiques de Jésus étaient un peu partout autour de nous. J’ai pensé qu’il y avait effectivement une parenté entre l’obscurantisme de Trump et celui des fanatiques religieux.

Puis, je suis allée retrouver mes semblables – des américains tout colorés venus écouter les discours de Michael Moore et d’autres sur l’humanisme, la planète et la nécessité de résister. Je pense humblement que c’est une foule comme ça qui serait allée écouter le vrai Jésus s’il faisait encore des discours aujourd’hui (et Martin Luther King, et Gandhi... m'enfin, on ne se lancera pas là-dedans).

Mais quelque chose me dérangea profondément du côté des manifestants, et je faisais partie du problème. C’était... comment dire. TOUT LE MONDE prenait des photos. Nous prenions TOUT en photo, chaque moment supposément fort : les policiers qui s’avancent, les pancartes, les belles personnes, les gens grimpés aux arbres, les pro-Trump qui passaient dans la manif avec, dans le sourire, une envie de se battre. À un moment, la foule s’est mise à faire des feux de journaux aux intersections des rues. On brûlait la face de Trump, on brûlait des piles de journaux. « FUCK THE MAINSTREAM MEDIA », scandait-on. Les gens, cellulaires en l’air, se demandaient les uns les autres : « Are you streaming? »

– Yes, I am! 662 people are watching.

– Oh, that’s pretty good!

– Yeah, it is.

Fuck the mainstream media, long live the social media... Je n’étais pas sûre de trouver là-dedans un sujet d’enthousiasme.

Nous étions là, des centaines de gens rassemblés autour d’un grand feu, à commettre l’acte symbolique de brûler des journaux. Mais nous n’étions pas . Nous étions, au fond de nous, avec notre communauté des réseaux sociaux, à discuter et à partager avec elle plutôt qu’avec la communauté qui aurait pu se créer là, dans l’instant.

J’aurais eu envie qu’on chante, qu’on discute, qu’on sache quoi faire ensemble. Mais nous ne savions pas trop quoi faire d’autre qu’être là à tout prendre en photo. (Quand je me promenais dans le Vieux-Québec, ado, je trouvais les touristes asiatiques fous d'agir comme ça. Nous les avons rejoints.)

En me nettoyant la face pour la énième fois dans la pénombre de mon lit improvisé, je me suis demandé si nous n’étions pas en train de perdre l’habitude de créer de la culture en dehors du nuage, si nous n’étions pas en train de déposer la seule arme que nous avions : celle d’être ensemble, plus forts que la police.

Et j’ai eu un peu plus peur de Trump. Celui d'ici, ceux de chez nous, ceux qui viendront assurément.

p.s. Là, je m'en vais à la grosse "Million Women March on Washington D.C.". L'appareil-photo reste dans le char. :)

Mes autres photos du jour de l'inauguration sont ICI.