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Il a passé sa vie à côtoyer les morts

Paul-Émile Légaré a changé l’industrie funéraire au Québec malgré sa peur de la mort

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Au cours de sa vie, Paul-Émile Légaré a enterré des milliers de personnes. Ironiquement, lorsque cet inventeur des préarrangements funéraires a rendu l’âme la semaine dernière, à 90 ans, il a laissé à ses enfants le soin d’organiser ses obsèques.

Paul-Émile Légaré lors de la soirée anniversaire soulignant les 80 ans de l’entreprise Alfred Dallaire, en 2013.
Photo courtoisie
Paul-Émile Légaré lors de la soirée anniversaire soulignant les 80 ans de l’entreprise Alfred Dallaire, en 2013.
 
Il faut dire que ses quatre enfants travaillent dans l’industrie funéraire. «Mon père avait peur de la mort et il savait qu’on allait s’en occuper et qu’on savait­­ ce qu’il souhaitait», expli­que son plus jeune fils, Marc Légaré.

Nos rites funéraires ne seraient pas ce qu’ils sont aujourd’hui si ce n’avait été de Paul-Émile Légaré. Cet homme d’affaires a révolutionné le domaine en créant les tout premiers préarrangements funéraires au Québec, en 1967. C’est aussi à ce pionnier qu’on doit les premiers complexes funéraires regroupant les salons d’exposition, les columbariums, les salles de réception et les chapelles, à la fin des années 1970.

«C’était vraiment un visionnaire», confie son fils Yves Légaré.

Né à Montréal en 1926, dans une famille de 17 enfants, Paul-Émile Légaré a d’abord exercé le métier de courtier d’assurances. Puis, en 1952, il a épousé Thérèse Dallaire, la fille d’Alfred et Aline Dallaire, qui possédaient une entreprise de salons funéraires depuis 1933.

Paul-Émile Légaré et sa femme Thérèse Dallaire, fille d’Alfred Dallaire.
Photo courtoisie
Paul-Émile Légaré et sa femme Thérèse Dallaire, fille d’Alfred Dallaire.

Le couple s’est dès lors impliqué dans l’entreprise familiale. «Du sang d’entrepreneur coulait dans les veines de mon père», révèle Jocelyne Dallaire Légaré, la fille aînée du couple.

La maison familiale, dans le quartier Hochelaga, était située juste au-dessus du salon funéraire et de la salle d’embaumement.

«Ça me faisait très peur et peut-être que je suis restée dans cette entreprise pour apprendre à faire la paix avec la mort», explique Mme Dallaire Légaré, qui dirige aujourd’hui la compagnie Alfred Dallaire Memoria.

«Quand la porte du laboratoire était ouverte, je regardais­­ par curiosité et j’allais dans le salon d’exposition­­ pour voir les cercueils, ajoute Yves Légaré, qui est devenu plus tard thanatologue et qui possède aujourd’hui les complexes funéraires qui portent son nom.

Les premiers préarrangements

Aidé par sa femme, Paul-Émile Légaré a fait grandir l’entreprise et il a fait sa marque dans l’industrie, en 1967, en créant les préarrangements funéraires.

«Avant, à un décès, les gens se retrouvaient toujours avec plusieurs décisions à prendre rapidement sur le choix du cimetière ou de l’église, tout en vivant un deuil», ajoute Yves Légaré.

Grâce à cette innovation, une personne pouvait payer d’avance ses funérailles en plus d’exprimer ses dernières volontés (enterrement ou crémation, type d’urne, service religieux, etc.).

Le patriarche avait même publié des publicités dans les journaux pour annoncer ses services complets de funérailles à 245 $, ce qui avait fait scandale. À l’époque, les salons funéraires ne parlaient pas d’argent publiquement, avait dit M. Légaré en 1988, lors d’une conférence devant l’American Marketing Association, selon un arti­cle publié cette année-là dans The Gazette.

Puis, en 1979, il a implanté le concept des complexes funéraires au Québec, avec tous les services regroupés.

Linda Verreault, qui était étudiante à l’Institut de thanatologie du Québec à cette époque, se souvient d’avoir été impressionnée par la visite du complexe du boulevard Saint-Martin, à Laval. «M. Légaré a permis à tout notre groupe de visiter les lieux. C’était complètement nouveau», dit-elle.

Dans ces années, la profession de thanatologue était un métier d’homme. À la recherche d’un stage, l’étudiante avait essuyé plusieurs refus.

«On m’avait dit que j’allais être inefficace une semaine par mois ou qu’il n’y avait pas de toilettes aménagées pour les femmes», se souvient-elle. Mais Paul-Émile Légaré lui avait ouvert les bras.

«Il était fier de dire qu’il avait embauché une femme», ajoute la thanatologue de 57 ans, qui n’a jamais quitté l’entreprise depuis.

Dans les années 1980, la Maison Dallaire a continué de prendre de l’expansion et elle comptait jusqu’à 25 complexes ou salons concentrés dans la région montréalaise et les couronnes nord et sud. L’entreprise était alors nº 2, tout juste derrière Urgel Bourgie.

Progressivement, Jocelyne et Yves, les enfants de M. Légaré, ont repris le flambeau. L’homme d’affaires­­ a pris sa retraite en 1995, mais il est toujours resté très proche de l’entreprise.

Chemins différents

En 2002, les enfants Légaré ont toutefois préféré prendre des chemins différents. Yves et Jocelyne dirigent donc deux entreprises de salons funéraires différentes.

«La fibre entrepreneuriale nous habite tous et on avait besoin d’accomplir des choses avec notre touche personnelle», précise Mme Dallaire Légaré.

La deuxième fille de Paul-Émile, Diane, est psychologue et elle offre des services d’accompagnement ­­dans le deuil aux clients de sa sœur et de son frère. De son côté, Marc, le benjamin de la famille, possède le complexe funéraire Lesieur Légaré sur la Rive-Sud de Montréal et il est courtier funèbre­­, un métier qu’il a inventé.

M. Légaré et sa fille Jocelyne devant le tout premier complexe funéraire du Québec, à Laval, dans les années 1990.
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M. Légaré et sa fille Jocelyne devant le tout premier complexe funéraire du Québec, à Laval, dans les années 1990.

Les héritiers d’Alfred Dallaire et Paul-Émile Légaré comptent environ 25 établissements. Le fils d’Yves et la fille de Jocelyne s’impliquent dans l’entreprise de leurs parents respectifs. Les Dallaire Légaré accompagnent donc les Québécois endeuillés depuis quatre générations.

Mais même en côtoyant la mort toute sa vie, on ne peut s’habituer à la perte d’un être cher, surtout après 65 ans de mariage. Thérèse, l’épouse de Paul-Émile, est aujourd’hui âgée de 89 ans.

«Ma mère est dévastée d’avoir perdu son mari, soupire Mme Dallaire Légaré. Ce qui me fait le plus mal, c’est d’entendre ses sanglots qu’elle n’arrive pas à étouffer.»

M. Légaré est mort le 10 janvier 2017. Il a été exposé au salon de son fils Yves, puis de sa fille Jocelyne. Les funérailles ont été célébrées le 17 janvier à l’église de la Nativité de la Sainte-Vierge, juste en face de l’ancienne maison familiale et salon funéraire.

Il repose au cimetière Côte-des-Neiges, aux côtés de ses beaux-parents Alfred et Aline Dallaire.