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La suspension du décret migratoire de Trump

Donald Trump Spends The Weekend In Palm Beach
AFP

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La suspension du décret anti-migratoire de l’administration Trump par un juge fédéral est surtout une bonne nouvelle pour les opposants à cette politique controversée, mais ce n’est pas une si mauvaise nouvelle que cela pour le président lui-même, s'il joue son jeu adéquatement.

L’annonce vendredi soir de la suspension du décret migratoire controversé qui limitait depuis une semaine l’accès au territoire américain pour les ressortissants de sept pays musulmans a mis le nouveau président en colère. Fidèle à ses habitudes, Donald Trump a attaqué cette décision dans quelques brèves déclarations sur Twitter et promis de tout faire pour restaurer son décret. Cette annulation est une bonne nouvelle pour tous les opposants du président qui ont énergiquement contesté le décret depuis plusieurs jours, mais elle n’est pas si mauvaise que cela, d’un point de vue politique pour le nouveau président.

Une victoire pour le gros bon sens

Le décret anti-migratoire contre sept pays musulmans était d’une utilité douteuse. Son intention est de prévenir l’entrée sur le territoire américain de personnes qui pourraient avoir l’intention de commettre des actes terroristes (supposément au nom de l’islamisme). C’était une interdiction temporaire, qui permettrait selon la rhétorique de campagne de Trump de mieux comprendre le problème et de concevoir de nouvelles méthodes pour filtrer les arrivants. En fait, depuis des décennies, aucun ressortissant de ces sept pays n’a été impliqué dans des attaques terroristes violentes qui ont fait des victimes en sol américain. Si le but était d’améliorer les contrôles, il aurait mieux valu s’atteler à cette tâche directement.

Au plan de la sécurité, l’effet de l’interdiction a été surtout d’envoyer un message clair aux musulmans du monde entier que les États-Unis de Donald Trump leur sont hostiles, ce qui fait clairement l’affaire des islamistes. Plus concrètement, le décret était un cauchemar bureaucratique tant pour les contrôleurs que pour les contrôlés et son annulation a été bien accueilli. Bref, la décision du juge représente une victoire pour le gros bon sens.

De façon générale, l’annulation du décret est un signal fort selon que les contrôles et contrepoids du système politique américain fonctionnent et que les branches judiciaire et législative peuvent être des remparts efficaces contre les abus d’autorité d’un président qui semble ne pas encore avoir une idée très claire des limites de son pouvoir.

Une occasion et un défi pour Trump

Politiquement, ce revers juridique représente une occasion en or pour Donald Trump de consolider les perceptions déjà bien implantées parmi ses partisans que le système est truqué contre lui. En effet, il est à prévoir que le président se servira de cette décision juridique pour entretenir le sentiment d’exclusion qui anime une bonne partie de sa base partisane pour qui il n’est pas acceptable que des juges non élus puissent empêcher un président élu de tenir ses promesses. C’est à cette base partisane que Trump s’adresse, par exemple en affirmant dans ce tweet qu’un juge non élu ne devrait pas lui mettre des bâtons dans les roues:

En réalité, toutefois, puisque les effets concrets de l’interdiction sur la sécurité nationale sont au mieux nuls et au pire nuisibles, le seul gain que le président pouvait espérer de son décret était de pouvoir claironner qu’il a tenu sa promesse. Une fois le décret bloqué par un juge, il peut continuer de le faire sans avoir à encaisser les effets nuisibles de l’interdiction, qui s’accumulaient de jour en jour. De plus, s’il joue ses cartes correctement, il pourra se servir de l’épisode pour alimenter le discours anti-establishment qui plait tant à sa base, sans avoir à subir les effets négatifs d’une politique qui ne tient pas debout.

Si Trump et son équipe vont trop loin dans la condamnation du juge, cependant, il risque de perdre plus de capital politique chez les modérés qu’il n’en aura gagné parmi sa base partisane. Par exemple, en appelant l’auteur de la décision un «soi-disant juge» (il a été nommé par George W. Bush et confirmé sans opposition par le Sénat), Trump a dépassé les bornes d’une critique acceptable de la branche judiciaire par un officier de l’exécutif. L’opinion ne lui en tiendra probablement pas rigueur, car les normes habituelles du jeu politique ne semblent pas s’appliquer à Donald Trump. Mais Donald Trump est loin d’être populaire au-delà de sa base partisane et il a une grosse pente à remonter dans l’opinion publique (voir à ce sujet mon billet d'hier). À la longue, s’il souhaite obtenir les niveaux d’appui du public qui lui permettront d’exercer un leadership réel et durable comme président, il devra tenir l’une de ses principales promesses de campagne, celle de se comporter comme un président.

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Pierre Martin est professeur de science politique à l’Université de Montréal et directeur de la Chaire d’études politiques et économiques américaines au CÉRIUM. On peut le suivre sur Twitter: @PMartin_UdeM

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