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La classe de Mme C.: de bien gros mots

Mardi dernier, des élèves de l’école primaire Notre-Dame-de-Foy ont déposé des étoiles symbolisant la paix, en solidarité avec la communauté musulmane, à la suite de la fusillade survenue le 29 janvier à la Grande mosquée de Québec.
Photo Didier Debusschère Mardi dernier, des élèves de l’école primaire Notre-Dame-de-Foy ont déposé des étoiles symbolisant la paix, en solidarité avec la communauté musulmane, à la suite de la fusillade survenue le 29 janvier à la Grande mosquée de Québec.

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Je suis à mon poste dans le corridor pour superviser l’entrée des élèves qui passent un à un, devant moi.

Les enfants ont un drôle d’air. Plus calmes qu’à l’habitude, ils soutiennent mon regard à mesure qu’ils défilent. Me font des demi-sourires.

Sans prendre le temps de se dévêtir, Fabien m’apostrophe presque en criant et me demande si j’étais au courant pour la tuerie à Sainte-Foy.

Les enfants, même en 6e année, pensent souvent que la vie de leur prof se limite aux quatre murs de la classe. Que nous tombons évanouies à nos bureaux quand la cloche sonne à 15 h 30.

«Oui, Fabien, je suis au courant.»

Quels gros mots dans la bouche d’un enfant de 11 ans. Tuerie à Sainte-Foy.

Ligne ouverte

En reparler. Mais de quoi au juste? Et comment?

Je n’ai pas eu beaucoup de temps pour démêler mes propres sentiments.

Et voilà que les élèves me bombardent de commentaires. De questions.

Je laisse tomber la routine matinale de lecture.

Je les écoute faire leurs éditoriaux. Partager leurs perceptions, leur compréhension de l’événement. Tout en contrôlant les dérapages maladroits.

Je prends le pouls de mon groupe. Pour voir d’où ils partent.

Pour évaluer sous quel angle je vais aborder la chose. Mais surtout, vers où j’ai envie de les amener.

Plus encore, vers où je dois les amener.

J’ai discuté de l’attentat de Paris l’an passé. Nous avions fait une grande murale de la paix dans l’école.

De Charlie Hebdo aussi. Et de la liberté d’expression. Et je discute du 11 septembre tous les ans.

Mais aujourd’hui, c’est difficile d’organiser mon discours.

Peut-être parce que c’est à 15 kilomètres de l’école. À deux kilomètres du bureau du père d’un élève. À un coin de rue de chez la grand-maman d’un autre.

Et un constat qui me frappe: inutile d’utiliser ma carte du monde sur le mur du fond pour situer le pays où s’est passé le drame.

Du silence et de la musique

Les élèves finissent par se taire. Et c’est mon tour.

Genre de situation où je sens concrètement à quel point être enseignante, c’est bénéficier d’une tribune exceptionnelle. Et importante.

Ce que je vais dire et véhiculer compte beaucoup, là. À ce moment précis.

J’aurais pu me lancer dans quelque chose de didactique. Et visiter avec les élèves des sites internet fort intéressants et faits pour eux. Qui vulgarisent très bien les tragédies du genre.

Pas cette fois.

J’ai choisi de parler d’amour. De respect. D’ouverture à l’autre. De nos différences et des richesses qu’elles nous apportent.

Puis, nous avons fait une minute de silence.

Un silence comme il y en a rarement dans ma classe. Pas de bruits de bouches ni faux toussotements pour attirer l’attention et faire le clown.

En fin de journée, en faisant le sac, j’ai mis en sourdine Quand les hommes vivront d’amour.

La chanson s’est terminée.

Les enfants m’ont demandé s’il y avait une dictée demain.

Puis la cloche a sonné.