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La «couronne» et les «deux chapeaux» de Martine Ouellet

Martine Ouellet, candidate à la chefferie du Bloc québécois... et députée à l'Assemblée nationale.
Photo Joël Lemay, Agence QMI Martine Ouellet, candidate à la chefferie du Bloc québécois... et députée à l'Assemblée nationale.

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C’était un secret de polichinelle. Martine Ouellet, députée péquiste depuis 2010 et ex-candidate défaite à la chefferie de son parti, sera candidate à la chefferie du Bloc québécois.

Ce qui, dans son cas, veut dire qu’il y aura couronnement.

(Oui, il y a un autre candidat annoncé, Félix Pinel, mais  impossible d’imaginer autre chose qu’un couronnement effectif lors du dévoilement des résultats de la pseudo-course le 22 avril prochain.)

Or, en voulant être d’ici peu la chef d’un parti fédéral tout en demeurant députée à l’Assemblée nationale – pour reprendre ses mots, dorénavant «indépendante», «indépendantiste» et «amie du Parti québécois» -, que ce soit sur le plan politique ou éthique, Mme Ouellet n’est pas sortie de l’auberge.

En théorie, c’est bien beau de vouloir porter les «deux chapeaux» à la fois. Dans la réalité des choses, comme elle ne portera qu’une seule «couronne», celle du Bloc, son «chapeau» de l’Assemblée nationale risque à terme de lui causer plus de tort que de bien.

Traduction: c'est «faisable», mais est-ce vraiment «souhaitable»?

Déjà que le commissaire à l’éthique a émis de sérieuses réserves à l’endroit d’un tel choix.

Sur le plan politique, les citoyens de son comté de Vachon risquent aussi de ne pas trop apprécier de se retrouver désormais avec une députée à temps partiel.

Ce qui, pour le Bloc, signifierait également qu’il aurait une chef à temps partiel. Sans compter les dix heures de route aller-retour séparant le Parlement du Canada de l’Assemblée nationale du Québec. Chacune des deux responsabilités étant particulièrement prenantes.

***

La suggestion de Gilles Duceppe

Voici d’ailleurs quelques extraits de l’analyse que j’en faisais déjà en décembre dernier :

(...) Pour dénouer l’impasse, dans une rare sortie publique, l’ex-chef du Bloc québécois, Gilles Duceppe, propose une solution, disons, novatrice.

En entrevue au Devoir, M. Duceppe constate ce qui devrait pourtant sauter aux yeux de Mme Ouellet. Soit qu’indépendamment de l’avis du commissaire à l’éthique, dans la réalité des choses, les deux fonctions seraient politiquement incompatibles.

Et là-dessus, M. Duceppe a tout à fait raison. Le 12 décembre dernier, j’avançais moi-même le même constat.

Sur mon blogue,  j’expliquais d’ailleurs les raisons pour lesquelles Mme Ouellet devrait «choisir» entre diriger le Bloc et ses fonctions de députée au Québec :

«dans la realpolitik canadienne et québécoise, ce sont là non seulement deux parlements distincts, mais deux paliers de gouvernement complètement différents.

Bref, assumer les deux rôles en même temps constituerait un grand écart politique certes spectaculaire, mais fort complexe à naviguer.

Non seulement pour la principale intéressée, mais aussi pour les électeurs de Vachon et le caucus bloquiste lui-même.

Depuis le règne de Lucien Bouchard, premier chef et fondateur du Bloc, les deux formations politiques ont également différé de position sur quelques dossiers importants – dont les fameuses questions «identitaires».

La nécessité de conserver leur  relative «indépendance» politique mutuelle est donc une donne à prendre en considération. Ce qui serait toutefois très difficile du moment où Mme Ouellet siégerait à Québec comme députée péquiste tout en dirigeant le Bloc à Ottawa sans être élue... (...)

Une chose, par contre, est sûre : diriger un parti de loin n’est jamais une bonne idée lorsque ce «loin» se traduit par un siège occupé dans une autre province et à un autre palier de gouvernement.

Pour avoir son plein effet politique potentiel, la présence visible et audible de Martine Ouellet à Ottawa serait aussi une nécessité évidente.»

***

Une solution possible?

Puis, j’ajoutais ce qui suit :

«Comme solution possible, je proposais ceci si elle devenait chef du Bloc : «convaincre un des dix députés bloquistes actuels de lui céder son comté.

Cela nécessiterait évidemment deux élections partielles - une au provincial et une autre, au fédéral.»

Gilles Duceppe suggère une autre voie, laquelle mérite sérieuse réflexion. Soit qu’à leur conseil national de février prochain, les députés du Bloc s’entendent pour reporter le choix d’un nouveau chef à juin 2018.

Pour citer Le Devoir, «ce scénario éviterait de voir les prétendants à la chefferie faire campagne dans l’ombre des candidats à la direction du Parti conservateur du Canada ou encore du Nouveau Parti démocratique, et ce, tout en permettant à la candidate pressentie Martine Ouellet de demeurer à l’Assemblée nationale jusqu’à la tenue des prochaines élections générales québécoises, en octobre 2018, souligne M. Duceppe.

«Elle ne serait pas obligée de démissionner. Elle ne serait pas obligée de déclencher une partielle parce que le Parlement ne siégerait plus à partir de juin 2018 », déclare-t-il dans un entretien téléphonique avec Le Devoir.»

Sinon, conclue-t-il, «elle sèmerait une certaine confusion. On se demanderait : “À qui parle-t-on ?”» Ce qui, dans les faits, est un euphémisme...»

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Et pourquoi pas une autre solution?

Cela dit, la raison évidente derrière la décision de Mme Ouellet de porter ces «deux chapeaux » à la fois – députée à l’Assemblée nationale et chef du Bloc à Ottawa -, est financière.

Martine Ouellet ferait sûrement une excellente chef pour le Bloc, mais comme la vaste majorité des Québécois, elle n’est pas indépendante de fortune. Quitter son siège à l’Assemblée nationale la précipiterait dans une situation financière tout à fait intenable.

En attendant qu’elle se présente à l’élection fédérale de 2019, le Bloc ne roulant pas non plus sur l’or, ce  parti n’a fort probablement pas les moyens de lui payer directement un salaire. 

Qui plus est,  il y aura aussi une élection générale au Québec le 1er octobre 2018. Donc, que fera Mme Ouellet en 2018? Se représentera-t-elle dans Vachon sachant qu’une élection fédérale suivra en 2019?

Sinon, de quoi vivra-t-elle pendant cette période de battement entre les deux élections?

Face à un dilemme – et en voilà tout un -, comme disent les Anglais, il importe de «penser en dehors de la boîte».

Donc, une fois rejetée la suggestion pourtant sensée de Gilles Duceppe et en considérant que :

- Mme Ouellet sera sûrement couronnée chef du Bloc le 22 avril prochain;

- Qu’elle n’est pas indépendante de fortune;

- Que le Bloc n’a pas les moyens de lui payer directement un salaire;

- Que de porter les «deux chapeaux» de députée à l’Assemblée nationale et  de chef de parti dans un autre parlement d’un autre palier de gouvernement risque fort d’être intenable sur le plan politique et éthique;

Pourquoi ne pas songer tout au moins à une autre solution possible?

D’ici à ce que Mme Ouellet se fasse élire au fédéral, elle pourrait quitter son siège de l'Assemblée nationale pour se consacrer entièrement à son nouveau rôle de chef du Bloc. Pendant ce temps, les dix députés élus du Bloc pourraient se cotiser pour lui verser eux-mêmes un salaire annuel.

Le tout, il va sans dire, en toute transparence et sous approbation des instances du Bloc.

Cela nécessiterait une élection partielle dans Vachon, mais tel est le prix de la démocratie et tel est le prix pour assurer le comté qu'il aura une ou député à temps plein.

Le calcul n’est pas si complexe qu’on le croit.

Au fédéral, chaque député reçoit une indemnité annuelle de base de 170,400$ à laquelle s’ajoutent bien évidemment d’autres allocations de dépenses, de déplacements, etc.

À l’Assemblée nationale, cette même indemnité annuelle de base est de 90,800$.

Donc, si chaque député du Bloc contribuait, disons, 10 000$ de son indemnité annuelle de base pour verser un salaire à leur nouvelle chef, le total annuel serait de 100 000$. (Il s’agirait également, il va sans dire, de clarifier la situation fiscale d'un arrangement de ce type.)

Ce n’est évidemment qu’une suggestion.

Qu’en pensez-vous?