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Laïcité, identité et respectabilité médiatique

Commission Bouchard-Taylor
photo d'archives

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Alors qu'elle avait été accueillie comme minimaliste il y a dix ans (bien que les élites médiatiques encensaient globalement un rapport prétendant que la crise des accommodements raisonnables était un fantasme), la position de la commission Bouchard-Taylor sur l'encadrement des signes religieux ostentatoires est aujourd'hui jugée maximaliste et excessive, au point où un de ses deux inspirateurs, Charles Taylor, l’a tout juste répudiée. Il a expliqué pourquoi : il ne croit plus nécessaire de faire des compromis. La position de Bouchard-Taylor que ses défenseurs aiment dire consensuelle est en fait critiquée dans son principe même par ceux qui n’acceptent tout simplement pas l’idée de la moindre régulation politique de l’expression de la religion dans la vie publique.

Comment expliquer ce glissement? Essentiellement parce que le discours médiatique ambiant a poussé depuis une décennie à la normalisation du multiculturalisme et à la banalisation des accommodements raisonnables. Depuis la crise des accommodements raisonnables, le centre de gravité du débat public s’est déplacé encore plus loin vers le multiculturalisme, comme si la dynamique idéologique post-référendaire, globalement diversitaire, n’avait jamais rencontré d’obstacle populaire. Ceux qui veulent accéder au débat public savent que s’ils ne veulent pas passer pour des parias, ils doivent par exemple se désoler de l’épisode de la Charte des valeurs, multiplier les réserves à propos de la question identitaire.

Dans ce contexte, le passage du temps transforme les positions radicalement favorables aux accommodements raisonnables en positions modérées, et les positions raisonnablement critiques à leur endroit en positions radicales ou même extrémistes. C’est la représentation globale de la question identitaire qui change publiquement : on ne veut plus y voir une question légitime, qui mériterait une réponse politique. On veut même proscrire le terme «identitaire» du débat public, comme s’il était toxique. Le message est le suivant : cette question est radioactive et on ne peut l’embrasser sans compromettre d’un coup sa possibilité de participer légitimement au débat public et sans devenir une figure suspecte qu’il faudra un jour ou l’autre ostraciser.

Étrangement, on entend souvent dire que les nationalistes laïcs ou «conservateurs» exercent une hégémonie idéologique dans le débat public. On se les imagine en position de pouvoir et contre eux, l’intelligentsia multiculturaliste s’imagine minoritaire et condamnée à une résistance héroïque. Il faut quand même du culot ou beaucoup d'aveuglement pour dire ça. Il y a quelques chroniqueurs ouvertement critiques du multiculturalisme dans le débat public: ils sont très minoritaires. Mais nos multiculturalistes aimeraient tellement avoir le monopole de la parole publique qu’ils n’entendent que leurs rares critiques et les imaginent tout-puissants. Ils débattent à vingt contre un mais ce dernier est de trop. C’est que sa parole est fondamentalement illégitime. Ils monopolisent les tribunes télévisuelles et radiophoniques qui font l’opinion mais ne cessent de se croire assiégés.

Au fond d’eux-mêmes, nos multiculturalistes considèrent que le nationalisme québécois, centré sur l’idée d’une culture commune nouée dans l’histoire et ancrée dans la majorité francophone, est une idée «dépassée», qui appartiendrait au passé, alors que notre époque serait plutôt vouée à la célébration de la diversité et de la conception des droits la consacrant. Passe encore que le commun des mortels soit attaché à une conception culturelle de la nation: on l’expliquera par l’enracinement très profond des préjugés dans les classes populaires, qui seraient historiquement retardataires. Mais une telle position ne devrait pas être admise chez les gens jugés éduqués et ayant accès au débat public le plus articulé. On les présente comme des manipulateurs.

Il y a là un terrible aveu sur le rapport au peuple de l’intelligentsia multiculturaliste. Ses membres sont tellement persuadés que le peuple est traversé par des préjugés xénophobes qu’ils s’imaginent que quelques intellectuels et chroniqueurs ne répétant par le catéchisme officiel suffiront pour déchaîner une tempête xénophobe, pour peu qu’on les entende. On les accuse alors d’avoir «libéré la parole», ce qui consiste à avouer indirectement qu’elle était cadenassée – ils auraient en fait déplacé les frontières du dicible. L’intelligentsia multiculturaliste semble persuadée que quelques individus, avec un pouvoir de persuasion relevant presque de l’hypnose, pourraient conduire le peuple à l’hystérie nationaliste.

On devine la suite: il faudrait faire taire ces intellectuels et chroniqueurs. Même s’ils sont peu nombreux, ils sont encore de trop. On cherchera à leur coller des étiquettes infamantes, pour les priver de toute légitimité dans les milieux médiatiques qui définissent les termes de la respectabilité publique. On se désolera de leur présence dans les médias et lorsqu’on parlera d’eux, ce sera à la manière d’exclus qu’il faudrait bien un jour bannir, sauf s’ils en viennent à se repentir d’avoir eu des idées coupables. Ces intellectuels et chroniqueurs ne devraient pas faire entendre publiquement un point de vue suspect du point de vue de l’idéal diversitaire, car ils viendraient troubler la mission pédagogique à l’endroit du commun des mortels que se donne l’intelligentsia, et qui devrait parler d’une seule voix.

D’ailleurs, chaque fois que ces intellectuels et chroniqueurs transgresseront un peu trop ouvertement l’orthodoxie diversitaire, on fera sonner les sirènes de l’intolérance et on dénoncera leur présence dans l’espace public, les médias sociaux facilitant ces lynchages médiatiques. Contre eux, les propos haineux seront permis et encouragés. On dira qu’il y a une grande perméabilité entre leur propos et celui de mouvances radicales qui s’y alimenteraient. On les présentera comme le visage socialement respectable et pour cela encore plus détestable de sentiments effrayants qu’une société devrait normalement refouler pour se civiliser.

Retour au point de départ: si le point de gravité idéologique autour de la question des accommodements raisonnables s’est déplacé vers une perspective diversitaire depuis dix ans, au point où on prend désormais au sérieux une thèse aussi grossière que celle du racisme systémique, c’est que le système médiatique, dans son ensemble, est favorable au multiculturalisme et qu’il parle son langage sans même s’en rendre compte. En fait, ce qui est étrange, c’est que depuis dix ans, une opposition intellectuelle au multiculturalisme a pu se faire entendre médiatiquement : ce n’était pas prévu dans la logique diversitaire, qui est réfractaire à la diversité des points de vue. C’était l’héritage de la crise des accommodements raisonnables: elle avait obligé le parti multiculturaliste à endurer quelques contradicteurs médiatiques. Maintenant, on travaille fort à chasser cette opposition de l’espace public.