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«Cour à scrap» sous leur maison

Un voisinage part en guerre contre la Ville pour des déchets de voitures enterrés sous leur terrain

Céline Élliott se tient sur la rue des Bouvreuils, à Terrebonne, l’une des trois rues dont les citoyens prennent part à une poursuite de 2 millions $ contre la Ville et l’entrepreneur Robert Bourgouin.
Photo Boris Proulx Céline Élliott se tient sur la rue des Bouvreuils, à Terrebonne, l’une des trois rues dont les citoyens prennent part à une poursuite de 2 millions $ contre la Ville et l’entrepreneur Robert Bourgouin.

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Des pneus, une banquette et même des carcasses de voitures déchiquetées ont été enterrés derrière leurs maisons. Les 87 propriétaires de Terrebonne qui ont fait ces découvertes inquiétantes poursuivent maintenant la municipalité pour 2 millions $.

«Ma maison, c’est le seul argent que j’ai. C’est bye ma retraite, mon petit rêve», s’inquiète Dominique Talar.

La femme de 59 ans a acquis sa résidence dans un nouveau développement de Terrebonne en 2004 et elle se souvient bien du premier débris trouvé sous son entrée.

«J’ai vu qu’il y avait un gros morceau, un gros ressort dans le sol. J’ai commencé à piocher et un pied sous terre ça continuait toujours. On a découvert que c’était une grosse banquette de camionnette», se souvient-elle.

Découverte

Ce n’est qu’en juin qu’elle s’est rendu compte que c’est un véritable dépotoir qui gît sous le sol du pâté de maisons, alors que des pare-chocs, pneus, réservoirs d’essence et débris métalliques en tous genres ont été retrouvés sous le terrain d’à côté, chez Yves Beaudry.

«J’aurais voulu vendre dans deux ans, mais pensez-vous que quelqu’un voudra venir acheter une maison dont le terrain est peut-être contaminé», a indiqué l’homme de 59 ans au Journal.

Même scénario pour Alain Brisebois, également voisin. «J’espérais léguer ma maison à mon fils», se désole l’homme de 53 ans qui estime que sa propriété a perdu des «dizaines de milliers de dollars» depuis la découverte.

«Avant d’acheter, on savait qu’il y avait déjà eu une “cour à scrap” ici, mais pas que c’était resté», précise pour sa part Céline Élliott, avec en main la poursuite de plus de 2,2 millions de dollars intentée contre la ville de Terrebonne et l’entrepreneur qui a développé son quartier, Robert Bourgouin.

Le recours de Mme Élliott, qui n’est toujours pas dans sa «forme finale», a été rejoint jusqu’ici par 87 de ses voisins, dont Mme Talar et M. Beaudry. Les propriétaires de maisons sur les rues des

Bernaches, des Bouvreuils et d’une partie de place de la Berge, à Terrebonne, réclament chacun 25 000 $ et peut-être plus si le sol s’avère contaminé.

« Cour à scrap »

Pendant plus de 30 ans, le terrain sur lequel reposent ces maisons était occupé par Pièces d’autos Brady, «un dépotoir de pièces d’autos qui constituait une nuisance sévère pour le quartier», selon la poursuite.

Le terrain a été acheté par la Ville de Laplaine en 1994, alors dirigée par Daniel Bélec. Après les fusions municipales avec Terrebonne, Bélec est devenu le directeur de cabinet du maire de la nouvelle ville. Visé par une enquête de l’UPAC, il a été destitué de ses fonctions le 16 janvier.

Contenant toujours des reliques des activités du ferrailleur, le lot a été racheté par un entrepreneur pour y construire des maisons en rangée, vers 2004.

La Ville de Terrebonne, qui a promis cet été d’enquêter sur l’affaire, refuse tout commentaire puisque le dossier est maintenant devant les tribunaux. L’entreprise de Robert Bourgouin n’a pas rappelé Le Journal.

Demande D’aide

Le recours lancé par les 88 voisins est compromis par le manque de fonds, selon l’initiatrice de la poursuite.

«Ce n’est pas un coin très riche, ici. Si on n’a pas d’aide, on ne pourra pas conti­nuer», explique Céline Élliott, qui demande l’aide du public pour défrayer les coûts juridiques.

Le regroupement doit notamment payer pour l’examen des sols et les frais d’avocats, dont les coûts s’élèvent à un montant «dans les six chiffres».

Mme Élliott trouverait «extraor­dinaire» d’amasser 100 000 $. Au moment d’écrire ces lignes, la page intitulée «Frais d’avocats» sur le site de sociofinancement OneDollarGift n’avait récolté que 30 dollars...

Les résidents ont trouvé enterrés...

Pneus

Céline Élliott se tient sur la rue des Bouvreuils, à Terrebonne, l’une des trois rues dont les citoyens prennent part à une poursuite de 2 millions $ contre la Ville et l’entrepreneur Robert Bourgouin.
Photo courtoisie

Freins d’auto

Céline Élliott se tient sur la rue des Bouvreuils, à Terrebonne, l’une des trois rues dont les citoyens prennent part à une poursuite de 2 millions $ contre la Ville et l’entrepreneur Robert Bourgouin.
Photo courtoisie

Débris de verre et de métal

Céline Élliott se tient sur la rue des Bouvreuils, à Terrebonne, l’une des trois rues dont les citoyens prennent part à une poursuite de 2 millions $ contre la Ville et l’entrepreneur Robert Bourgouin.
Photo courtoisie

Carcasses de voitures déchiquetées

Céline Élliott se tient sur la rue des Bouvreuils, à Terrebonne, l’une des trois rues dont les citoyens prennent part à une poursuite de 2 millions $ contre la Ville et l’entrepreneur Robert Bourgouin.
Photo courtoisie

Une découverte coûteuse pour les propriétaires

Les propriétaires qui ont découvert des déchets sous leur terrain ont raison de craindre une baisse de la valeur de leur maison, disent des experts consultés par Le Journal.

«Personne ne veut acheter de la décontamination», tranche Charles-Olivier Amédée-Manesme, professeur à l’Université Laval et spécialiste de la finance immobilière.

«Peu importe qui est en faute ici, on parle certainement d’une bonne perte de valeur, même à long terme», estime-t-il.

Baisse significative

Le professeur à l’École des sciences de la gestion et spécialiste de l’évaluation immobilière Unsal Ozdilek est du même avis.

«Si les acheteurs s’en aperçoivent, il y aura un impact sur la valeur», indique-t-il. Un propriétaire du quartier qui voudrait absolument vendre devrait peut-être diminuer lui-même le prix, selon cette logique.

«On parle d’une baisse significative, peut-être jusqu’à 20 ou 30 % de la valeur», avance-t-il.

Des voisins rencontrés par Le Journal ont estimé quant à eux la perte de valeur de leur résidence à quelques dizaines de milliers de dollars. Les évaluations municipales des maisons sur les rues des Bernaches ou des Bouvreuils se situent en géné­ral entre 150 000 $ et 190 000 $

Déclaration obligatoire

Un éventuel vendeur ne pourrait pas camoufler le problème à son acheteur, précise Robert Nantais, avocat au cabinet Beauregard avocats spécialisé en évaluation foncière.

«Le propriétaire qui sait que son terrain est contaminé ou qu’il y a des débris à enlever sur le terrain doit en aviser l’acheteur», précise Me Nantais.

Si le vendeur ou l’agent d’immeuble omet ce détail, «il pourrait être poursuivi personnellement», indique-t-il.

Selon lui, une fois que la découverte a été faite, cela constituerait un vice caché de ne pas le mentionner à l’acheteur.

Problème en croissance

Selon le professeur Charles-Olivier Amédée-Manesme, de plus en plus de propriétaires au Québec pourraient faire ce genre de découverte à l’avenir puisque les villes s’étendent sur d’anciens secteurs industriels.

«Comme il y a 20 ou 30 ans, on faisait moins attention à l’environnement, on découvre que beaucoup de terrains sur lesquels on construit aujourd’hui sont sujets à des problématiques environnementales», avance le spécialiste.

De plus en plus de propriétaires font des tests sur leur terrain au moment d’acheter – ce que les experts conseillent de faire – et cela fait en sorte qu’on trouve plus souvent des surprises dans le sol.