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Le plan Dozois: table rase! (1957)

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L’humanité a deux passions qui la satisfont également: bâtir et démolir. Bâtir justifie de démo­lir et vice versa. Pensez à Jean Drapeau! Rappelons-nous aussi que Paris a été modernisée, presque avec sauvagerie, par le baron Haussmann: il a pour ainsi dire anéanti la ville médiévale pour ériger de grands édifices et percer de grandes artères droites qui font aujourd’hui le charme de cette ville qui a sacrifié son passé pour son avenir.

Allez faire un tour dans d’autres grandes villes euro­péennes, dont Rome, et vous verrez qu’elles n’ont pas effacé ainsi leur passé.

Pendant la Révolution tranquille, Montréal a connu une frénésie de démolition, toujours sous le prétexte de construire. Hélas! un peu à l’image de ces polyvalentes affreu­ses aux allu­res de pénitenciers bétonnés sans fenêtres, les nouveaux édifices sont rarement dignes de l’espoir que l’on plaçait en eux, au contraire...

Qui se souvient de Paul Dozois? On se souvient surtout du plan qui porte son nom. Le but de ce plan Dozoi­s était de lutter contre les taudis. C’est une vieille passion montréalaise. Je vous rappelle qu’au siècle précédent, les maires Wolfred Nelson, l’ancien patriote, et Honoré Beaugrand, cet aventurier socialiste, avaient fait campagne sur le thème de la lutte contre les mansardes malpropres et les maladies propagées par la moisissure, les rongeurs et les insec­tes. En 1885, Beaugrand alla jusqu’à obliger la population à se faire vacciner contre la variole.

Mépris du patrimoine

Mais on n’en était plus là à la veille de la Révo­lution tranquille. On reprochait plutôt aux taudis montréalais leur laideur qui «défigure» Montréal.

On détestait tout particulièrement le quartier du Red Light, ce royaume du sexe et de l’alcool que va chanter Claude Dubois. On va le démolir! Avec de belles intentions: ériger sur cette table rase les Habitations Jeanne-Mance, logements à loyer modique, qui, bien sûr, sont laids, bétonnés et bientôt criminalisés... On a ainsi hypothéqué le Quartier Latin en y implantant artificiellement une population résidentielle vivant dans des HLM. Plus loin, dans Ville-

Marie, quelques années plus tard, on a détruit un quartier entier, le «Faubourg à m’lasse», pour ériger la tour de Radio-Canada, un édifice quelconque, brun et falot... dont la société d’État ne veut même plus. On a aussi creusé l’autoroute Bonaventure et, pour ce faire, on a là encore en partie rasé des quartiers. Les propriétaires ont été expropriés, les locataires évincés et les récalcitrants évacués par la police. Ce grand drame humain en valait-il la peine? En tout cas, les entreprises de construction – et de destruction – ont engrangé de juteux profits...

Quand on regarde les photos de ces quartiers disparus, on a mal au cœur, car ils comportaient de beaux édifices patrimoniaux. Quel incroya­ble mépris du patrimoine! C’était alors la mode du béton, direz-vous. Notre époque vaut-elle mieux? Au moment d’écrire ces lignes, cela fait moins de six mois que la Ville de Montréal a détruit le site archéologique du Village des tanneries, sous l’échangeur Turcot, un vestige de la Nouvelle-France...

Ces enfants, ce bambin en tricycle et cette fillette au regard soucieux, savaient-ils qu’ils vivaient dans un taudis? Dans un quartier que les dirigeants allaient raser pour le bien public? Le Red Light n’était pas qu’un immense bordel: il y avait aussi des famil­les, des enfants dont c’était le monde. Était-ce mieux sur le Plateau-Mont-Royal ? Probablement pas. 
Photo courtoisie des Archives municipales de Montréal
Ces enfants, ce bambin en tricycle et cette fillette au regard soucieux, savaient-ils qu’ils vivaient dans un taudis? Dans un quartier que les dirigeants allaient raser pour le bien public? Le Red Light n’était pas qu’un immense bordel: il y avait aussi des famil­les, des enfants dont c’était le monde. Était-ce mieux sur le Plateau-Mont-Royal ? Probablement pas. 

 

Photographie d’un Montréal qui n’existe plus parce que la ville de demain, qui se voulait moderne et en moyens, éprouvait le besoin d’effacer celui d’hier, vétuste et pauvre. On a mal au cœur en voyant les photos des quartiers disparus... mais ne faut-il pas parfois faire table rase pour fonder quelque chose de nouveau?
Photo courtoisie des Archives municipales de Montréal
Photographie d’un Montréal qui n’existe plus parce que la ville de demain, qui se voulait moderne et en moyens, éprouvait le besoin d’effacer celui d’hier, vétuste et pauvre. On a mal au cœur en voyant les photos des quartiers disparus... mais ne faut-il pas parfois faire table rase pour fonder quelque chose de nouveau?

Avec la collaboration de Louis-Philippe Messier

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