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Ne m’appelez pas «docteure»

Mais reconnaissez mon autorité pareil? S’il-vous-plaît?

Il y a toujours une bonne photo pour décrire nos états d'âme dans les banques de photos.
Ljupco Smokovski - Fotolia Il y a toujours une bonne photo pour décrire nos états d'âme dans les banques de photos.

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J’ai obtenu mon titre de PhD en mars 2013. Je ne fais, pour ainsi dire, jamais mention de ces trois petites lettres dont je pourrais aisément me draper, sauf à de très rares occasions. Si mon PhD était une personne sur Facebook, lui et moi, on serait dans une relation «c'est compliqué».

Il y a quelques mois, un collègue m’a appelée «doctorante». Un doctorant est une personne qui est en train d’écrire sa thèse de doctorat; autrement dit, qui n’a pas encore terminé son programme. Or, je ne suis plus doctorante, je suis docteure (en études de la communication! Hourra!). Mais au lieu de lui dire tout cela d’un ton calme et posé, je lui ai beuglé en pleine face:

«JE NE SUIS PLUS UNE DOCTORANTE, TABAROUETTE, JE SUIS DOCTEURE, BORDEL!! C’EST QUOI QU’IL Y A DE COMPLIQUÉ LÀ-DEDANS!?! J’AI PAS PASSÉ 2 ANS DE MA VIE À ÉCRIRE 400 PAGES POUR RIEN! JE SUIS DOC-TEUR-RE, BON!»

 

À noter que ma thèse de doctorat n’a pas abordé les bonnes relations entre collègues.

Mais pourquoi diable cette réaction démesurée? Pourquoi péter les plombs aussi soudainement sur un sujet duquel je prétends ne pas me vanter? La psychologue à deux cennes en moi me dit que, woupsy, je vis une petite tension au niveau de mon PhD. Mais pourquoi?

 

C’est pas très important, ce que j’ai fait

J’ai fait mon doctorat en communication. En partant, je ne peux rien prescrire et je ne sauve certainement pas des vies. À part le gars qui fait du sémaphore sur le tarmac de l'aéroport, personne ne sauve de vie avec la communication. Même que, selon l’Ordre des professions, je ne peux même pas utiliser le titre de docteur. En effet, «seuls les médecins, les médecins vétérinaires et les dentistes peuvent porter sans restriction le titre de docteur ou une abréviation de ce titre». Au mieux, je pourrais écrire «Hélène Laurin, docteure en études de la communication». Glamour.

Déjà que mon sujet de thèse est particulièrement LOL: j’ai écrit 400 pages sur les processus de légitimation articulés dans les autobiographies du groupe Mötley Crüe. En l'écrivant, même moi, j’ai du mal à croire que j’ai pu obtenir le plus haut diplôme (de McGill!) avec un tel sujet. J'veux dire, regardez-les! C'est pas sérieux! 

(Ah oui, en passant, je suis aussi la championne québécoise d'air guitar, mais ça, c'est une autre histoire.)

La retenue est bienvenue

En société, on réalise assez rapidement la portée de l'adage «la culture, c’est comme la confiture, moins t’en as, plus tu l’étends».

Autrement dit, c'est encore mal vu de flasher ses diplômes, d’avoir étudié avec tel professeur ou encore d’avoir été publié dans telle revue cotée. Ça ne sert à rien de mettre dans la face des autres que t’es brillant, du moins académiquement, même que ça dénoterait une certaine insécurité.

Aucun besoin donc de mentionner ton PhD, même qu’il vaut mieux le taire.

 

«Ti-Joe connaissant!»

Hors des quatre murs de l’université, j’ai souvent eu l’impression que la connaissance, l’érudition et l’amour de l’apprentissage ne sont pas particulièrement valorisés. C’est peut-être une version de ce que j’appelle «le syndrome du persécuté» (soit avoir une tendance à se trouver opprimé, d’une manière ou d’une autre), mais je ne suis quand même pas la seule à penser que l’éducation est plus importante sur papier que dans les faits.

Dans les faits, je vois souvent des roulements d’yeux quand j’apporte une spécification particulière par rapport à un sujet X, Y ou Z. On m’a souvent fait sentir que c’est désagréable quand je pose des questions. Je suis tout le temps très heureuse de partager ce que je sais (et même ce que je ne sais pas!), mais je dois constamment marcher sur des œufs pour ne pas devenir une «Ti-Joe connaissante».

Ça devient lassant à la fin. Je ne vais pas rajouter de l’huile sur le feu en affirmant que j’ai un PhD, par-dessus le marché!

 

Mais si c’était juste de ça, je n’aurais pas crié après mon collègue que je suis «DOC-TEUR-RE», j’aurais juste trouvé ça chill d’être appelée «doctorante», non?

Une autorité, genre?

L’affaire, c’est que j’aimerais tant que mon doctorat soit reconnu. J’ai travaillé fort pour l’obtenir. Après tout, il n'y a que 0,86 % de la population au Québec à avoir ça en poche. Le processus a été long, j’ai souvent douté de mes capacités et je suis extrêmement fière de ce j’ai réussi. Je suis aussi fière d’avoir pu faire ma marque avec un sujet aussi wild (side) que Mötley Crüe. Pourquoi ne partagerais-je pas cette fierté?

Aussi, même si je sais que je sais pas plein d'affaires, et même si je sais que je sais pas que je sais pas encore plus d’affaires (voici un petit dessin pour démontrer cette syntaxe), je sais quand même quelques affaires. Et les affaires que je sais, j’ose dire que je peux même être un genre d’autorité à leur sujet.

Voilà, le mot est sorti: «autorité».

 

J’aimerais être prise au sérieux. J’aimerais ne pas craindre d’ajouter ces petites lettres, P, H et D, après mon nom. J’aimerais même qu’on les remarque et qu’on me dise «nice! bravo! belle job!».

Le besoin de reconnaissance est très humain, après tout.

 

Le hic, c'est qu'il n'y a rien de hot à être une autorité. Les experts s'en prennent plein la gueule. On doute d'eux. Ils inspirent la méfiance. On remet leurs connaissances en cause.

Et même si c'est ingrat, c'est tant mieux! Poser des questions, aller chercher plus loin, se faire son idée en écoutant les arguments de plusieurs experts; c'est ainsi qu'on apprend.

S'assumer

Mais bon, je suis consciente que se plaindre sur cette relation amour-haine avec mon doctorat, c’est comme une super belle fille qui se lamente de se trouver moche. La réaction première est «ben voyons, ta gueule, t’es vraiment belle!». C’est très irritant pour les autres.

Alors d’accord.

J’assume.

- Hélène Laurin, PhD