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Terrible two et pulsions de meurtre

Terrible two et pulsions de meurtre
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Jusque-là, c’est une matinée parfaite. Beau soleil, toute.

Je détache la petite de son siège d’enfant qu’on dirait créé par la NASA, tellement sécuritaire qu’on deviendra tous fous bien avant qu’un accident ne lui casse un ongle. Pendant que je gosse après les ceintures en tentant de rester calme, elle se penche et attrape deux jouets qu’elle a réussi à passer en fraude hors de la maison.

ELLE : Moi amène ça.

MOI : Cocotte, la règle, c’est un jouet. Tu peux amener UN jouet à la garderie.

ELLE : Moi veux DEUX jouets.

MOI : Non.

ELLE : Oui! Deux!

MOI : Tu en choisis UN des deux.

ELLE : Non! Veux DEUX!

Elle hurle. Je termine de la détacher.

MOI : Si tu ne veux pas choisir, ça sera aucun jouet.

Elle explose. Un point de tension s’empare de mon estomac. J’essaie quelques techniques : respirer profondément, regarder le ciel. Je décide de ne m’adresser à ma fille qu'en appliquant la méthode du « disque qui saute » : répéter toujours ma décision dans les mêmes mots calmes pour montrer que je ne changerai pas d’idée (truc assez efficace avec les manipulateurs de tous âges, en passant).

Mais là, c’est un échec total. Elle se jette hors du siège, tombe les deux pieds dans les manches de la pelle et du grattoir à neige, s’élance et me donne une tape sur la cuisse. Il y a dans sa face une expression de défi animal. Il faut apprécier son courage, quand même. C’est David contre Goliath, son affaire. Je veux dire heille, chose, tu pèses 38 livres, tu penses vraiment que t’as une chance?

MOI : Bon, alors c’est aucun.

Je lui prends les deux jouets des mains, de façon assez animale moi aussi. Puis je soulève l’insurgée et la dépose en dehors de l’auto. Elle, pour se venger de toute cette injustice, s’effoire complètement DANS LA SLOSHE TOUTE SALE DE LA RUE et se tortille dedans, tout en maintenant la pression sonore sur mes oreilles.

Je lutte contre mon monstre intérieur. Dans mon estomac la boule de rage fait presque mal tellement elle serre. Mais je refuse de me laisser démonter. Je la transfère sur le trottoir.

MOI : Écoute, ma belle. (Grr.) Si tu veux être fâchée, Maman va se fâcher aussi. (J’en ai envie, crois-moi.) Par contre, si tu veux être gentille et te calmer, je vais être gentille aussi. (Awèye donc. On souffre toutes les deux pour rien, là.) Alors. Tu veux qu’on soit fâchées ou tu veux qu’on soit gentilles? (Espoir fou.)

ELLE : FÂCHÉE!!! FÂCHÉÉÉÉÉÉÉÉÉE

Et elle me tape dans la face, la petite terrible two.

Là, il y a en moi comme une digue qui pète, et c’est presque avec soulagement que je laisse tomber : « C’est ça que tu choisis? OK, madame. » Je la prends par le bras et je la traîne sur le court chemin qui mène à la garderie. Elle me suit en trottant contre son gré, hurlant à s’en détruire l’organe vocal, tirant sur sa main que je ne lâcherai pas.

C’est à ce moment qu’une femme, arrêtée au feu rouge au volant de sa voiture, me klaxonne après. Je lève la tête, prête à faire dévier sur n’importe qui d’autre que ma fille les pulsions de meurtre qui m’habitent. La dame me fait un geste qui signifie : « Wo! Traite pas ton enfant de même! » Réprimant de sombres envies qui m’auraient menée au poste de police, je lui réponds d’un mouvement du bras qui veut dire « Viens gérer mon enfant, toi. Viens essayer! »

Ce n’est qu’une fois dans la garderie, alors que ma fille sanglote (« arrêté crier, maman ») et que je la console en la berçant dans mes bras, que je me rends compte que la dame a peut-être compris mon geste comme signifiant : « Veux-tu te battre, ma câlisse? »

J'ai un peu honte, puis je me ravise. Cette interprétation fait tout aussi bien l’affaire, dans le fond.