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Les effets du cannabis inquiètent

À quelques mois du projet de loi pour le légaliser, il y a encore trop peu de recherches, disent des experts

Natalie Castellanos Ryan
Photo courtoisie, Jean-Baptiste Pingault Les recherches de Natalie Castellanos Ryan, professeure adjointe à l’École de psychoéducation de l’Université de Montréal, démontrent qu’il serait plus nocif de consommer de la marijuana avant l’âge de 17 ans.

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Effets mal connus, manque de preuves scientifiques, idées préconçues... à quelques mois du dépôt du projet de loi sur la légalisation du cannabis au pays, des scientifiques croient qu’il nous manque encore beaucoup d’information sur cette drogue.

«Est-ce que vous donneriez du Prozac à vos ados?» lance la Dre Gabriella Gobbi, de l’unité de psychiatrie neurobiologique du département de psychiatrie du Centre universitaire de santé McGill à Montréal.

À ses yeux, le cannabis ne peut être récréatif­­ et médical à la fois. Entre une substance que l’on consomme comme de l’alcool ou un médicament «naturel» sans effets néfastes, la science n’a pas encore répondu à toutes les questions.

«Il y a les deux extrêmes en ce moment. Soit c’est très mauvais, soit c’est bon pour la santé, mais la réalité est plus compliquée», poursuit Natalie Castellanos Ryan, professeure adjointe à l’École de psycho­éducation de l’Université de Montréal.

Le Canada et plusieurs États américains se sont engagés dans la voie de la légalisation de la marijuana. Le moment est crucial, tant en ce qui concerne les politiques que la recherche, ont récemment écrit des chercheurs américains dans un article publié dans la revue scientifique National Academies of Sciences, Engineering and Medicine.

«Or, il y a encore beaucoup d’inconnu», souligne la Dre Gobbi.

Après avoir fait une analyse méticuleuse de la littérature scientifique, les chercheurs américains ont effectivement conclu qu’il y avait un manque de connaissances sur le cannabis, ce qui représentait une «importante préoccupation pour la santé publique», particulièrement en ce qui concerne les populations plus vulnérables telles que les adolescents et les femmes enceintes, peut-on lire.

Légaliser avant, étudier ensuite

L’annonce de la légalisation prochaine au Canada a mis en lumière les besoins en matière de recherche, reconnaît le Dr Mark Ware, médecin spécialiste de la douleur et de la recherche sur le cannabis au centre de recherche de l’Université McGill.

«J’ai l’impression qu’il y a, depuis, un réel intérêt pour des recherches cliniques et que la stigmatisation est moindre», ajoute le spécialiste, qui a aussi été vice-président du groupe de travail sur la légalisation du cannabis créé par le gouvernement fédéral.

Il serait, certes, plus rassurant d’avoir un peu plus d’information avant de légaliser le cannabis. «Mais la réalité est que ces donnés sont plus difficiles à obtenir dans un contexte de prohibition», insiste le Dr Ware.

Vrai ou faux ?

C’est bon pour les malades

► Vrai

Mais ça dépend de la maladie. Il existe des preuves que le cannabis aide à réduire les symptômes de douleurs chroniques, de la sclérose en plaques et les nausées associées à la chimiothérapie chez les adultes.

Les preuves sont insuffisantes encore quant à l’amélioration des symptômes pour ceux qui souffrent d’anxiété ou de stress post-traumatique.

Ça rend paresseux

► Faux

Pour le moment, le comité n’a pas trouvé suffisamment de preuves d’un lien entre l’usage du cannabis et des revenus moins élevés ou le chômage.

Ça rend schizophrène

► Vrai

Les recherches indiquent que le cannabis accroît le risque de développer une schizophrénie, d'autres psychoses, des troubles d'anxiété sociale et, dans une moindre mesure­­, une dépression.

Selon l’analyse des recherches publiées dans le National Academies of Sciences, Engineering and Medicine

Récréatif et thérapeutique à la fois ?

L’idée que la consommation de cannabis est dangereuse, que plusieurs parents martèlent à leurs ados depuis des décennies, n’est pas toujours basée sur la recherche, estime une chercheuse.

Selon Natalie Castellanos Ryan, de l’École de psychoéducation de l’Université de Montréal, il manque notamment­­ d’études longitudinales pour comprendre l’effet à moyen et long terme de la marijuana.

Certaines hypothèses laissent croire que les effets négatifs sont plus importants si on commence à fumer du cannabis­­ très tôt à l’adolescence.

Mme Castellanos Ryan a eu l’occasion d’approfondir la question avec son équipe en étudiant près de 300 garçons pendant sept ans.

Ses résultats récemment publiés dans la revue Development and Psychopathology des Presses universitaires de Cambridge démontrent que les garçons de 20 ans qui ont com­mencé à fumer du cannabis à 14 ans ont obtenu de moins bons résultats à des tests cognitifs (une mauvaise mémoire, par exemple) que ceux qui n’avaient jamais consommé la drogue.

Au moins 17 ans

Cependant, si l’adolescent avait commencé à fumer à 17 ans ou plus tard, les résultats aux tests n’ont pas révélé de différence avec ceux qui n’avaient jamais fumé.

«Le message à envoyer aux jeunes serait plutôt de leur dire d’attendre d’avoir au moins 17 ans avant d’essayer­­ le cannabis», dit-elle.

«On a plusieurs études qui démontrent que le cannabis fumé chez les jeunes augmente les risques de dépression et d’anxiété et les risques de faire une psychose», précise toutefois la Dre Gabriella­­ Gobbi, psychiatre au Centre universitaire de santé McGill.

Quant aux études sur le cannabis médical, plusieurs vertus thérapeutiques lui ont été attribuées.

«Les études tendent à démontrer que la substance a des effets pour traiter la douleur et aide la relaxation musculaire chez les gens avec la sclérose en plaques», ajoute la Dre Gobbi.

«Il y a un certain mouvement pour faire des recherches sur le cannabis médical au Canada, ça commence à bouger, ajoute-t-elle. On est vraiment au début.»

Selon le Dr Mark Ware, spécialiste de la recherche sur le cannabis au centre de recherche de l’Université McGill, la légalisation du cannabis aidera­­ la recherche et permettra de faire un meilleur suivi en matière de santé publique, en plus de mettre une pression sur le milieu pour améliorer nos connaissances.

«Le défi est de créer les programmes qui permettront d’obtenir ces données­­. Et il ne faut pas attendre la légalisation pour les mettre en place.»