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L’improbable destin du ­premier maire noir du Québec

D’origine haïtienne, René Coicou a été élu en 1973 à la tête de Gagnon, petite ville minière de la Côte-Nord

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Lorsque René Coicou était enfant, en Haïti, rien ne le prédestinait à devenir un jour le premier maire noir du Québec dans une petite ville minière de la Côte-Nord, où il neige encore à la Saint-Jean.

S’il ne reste de cette ville, fermée en 1985, qu’une pancarte, une rue et une page Facebook, Gagnon a bel et bien existé et a marqué l’histoire de la province en devenant la première ville du Québec où un maire noir a été élu.

Le Journal a retrouvé M. Coicou, qui habite maintenant à Ottawa. En raison d’un problème de santé, l’homme de 81 ans a du mal à parler. Mais sa femme et ses trois fils ont accepté de nous raconter son histoire.

René Coicou a recommencé sa vie plusieurs fois. «Il fallait être déterminé et courageux pour s’enfoncer aussi loin et commencer une vie si différente», affir­me son plus jeune fils, Carl Coicou.

En 1957, René Coicou, jeune Haïtien de 22 ans, a effectivement fui la dictature de François Duvalier, surnommé «Papa Doc». Il a atterri à Montréal, où il ne connaissait personne. Pour survivre, il a joué de la guitare dans le restaurant Le Perchoir d’Haïti. C’est à cet endroit qu’il a rencontré Claire Gravel, une enseignante au primaire avec qui il s’est marié et a eu un premier fils deux ans plus tard.

Ses beaux-parents lui avaient suggéré de faire des études en mécanique de machinerie lourde. C’est ainsi que, diplôme en poche, il a été engagé en 1962 par la Québec Cartier Mining à Gagnon, une ville de la Côte-Nord située à 400 km de Baie-Comeau, à 1035 km de Montréal et à environ 4000 km et des poussières de Port-au-Prince.

Cette petite ville au milieu de nulle part avait été créée en 1960 après la découverte d’un gisement de fer. Elle n’était alors accessible que par le train ou l’avion.

«Il n’y avait pas beaucoup d’emplois, à l’époque, alors Gagnon était vue comme un Eldorado», poursuit un autre de ses fils, Yves. La ville minière a attiré beaucoup de gens de partout au Québec: des Abitibiens, des Saguenéens, des Madelinots et un Haïtien.

Le seul Noir

«Il était la seule minorité visible, le seul Noir», ajoute Carl, le seul de ses trois enfants à être né à Gagnon, en 1966. On s’est toujours sentis comme les autres, il n’y a jamais eu d’exclusion ni de racisme.»

En quittant Montréal, M. Coicou laissait derrière lui la communauté haïtienne. Bien décidé à s’intégrer, il s’est dès lors impliqué dans les Chevaliers de Colomb, le Club optimiste et un club de curling.

«Il essayait de s’organiser une vie», souligne Yves. Il avait alors trois enfants. En 1970, Claire Gravel était enceinte de son quatrième enfant lors­qu’elle est décédée, probablement d’une prééclampsie, explique Yves, qui est aujourd’hui médecin.

«Il aurait pu décider de revenir à Montréal, mais des gens sont venus nous aider à la maison. Il a persévéré et s’est lancé dans la vie municipale», poursuit-il.

«Le fait de s’impliquer socialement l’a sans doute aidé à faire son deuil», ajoute Carl.

Un maire populaire

Sur les conseils de ses amis, il a accepté de se porter candidat à la mairie de Gagnon en 1973 et il a été élu, explique la deuxième épouse de René Coicou, Ilda Pereira Coicou.

«Lorsqu’il a gagné, je me souviens qu’il était joyeux et que tout le monde est arrivé à la maison, et que c’était l’euphorie. Tout le monde venait le féliciter, c’était un grand moment. Mon père était bien fier», souligne Yves.

Pendant toutes ces années à la mairie, il a continué à travailler comme mécanicien. Sa fonction de maire accaparait ses soirées et souvent ses week-ends.

«Il avait ça à cœur, souligne Carl. Il investissait beaucoup de temps et d’efforts.»

René Coicou a été réélu trois fois de suite. «C’est le meilleur maire qu’on a eu, affirme Jean-Guy Ringuette, l’ancien chef de police de Gagnon. Avec lui, il n’y avait pas de cachettes. C’était clair et net. Il était direct, mais toujours amical.»

Mais un dossier, au début des années 1980, a occupé tout son temps. La mine de fer, sur laquelle reposait l’économie de la ville, menaçait de fermer. Il a multiplié les interventions auprès du gouvernement provincial, sans succès.

Les quelque 4000 Gagnonais s’inquiétaient et certains ont commencé à quitter la ville.

«On ne pouvait pas la sauver, parce qu’on n’avait aucun moyen de diversifier notre économie», souligne Gilles Blackburn, ancien conseiller municipal de Gagnon et ami de M. Coicou.

En octobre 1984, le maire a convoqué les 2000 Gagnonais restants à l’église pour leur apprendre que la ville serait fermée et rasée le 30 juin 1985.

«Les gens appelaient mon père pour savoir ce qui leur arriverait, ce qu’on ferait avec le cimetière. Il y a eu des suicides et des séparations, ça a vraiment fait mal», expli­que son deuxième fils, Jean-Marc.

«Le gouvernement m’avait dit qu’on déménagerait les défunts du cimetière, mais on n’a jamais eu l’enveloppe pour ça. Il a fallu laisser nos morts derrière, se souvient M. Blackburn. J’ai été le dernier à partir, le 30 juin 1985, avec le chef de police. On pleurait comme des enfants.» La ville de Gagnon aura existé tout juste 25 ans.

La fin d’une époque

«C’était très dur et triste pour René. Il s’inquiétait pour toutes les familles, mais il ne pouvait plus rien faire, explique Mme Pereira Coicou. Il m’a même dit qu’il croit que c’est ce qui l’a rendu malade, c’était beaucoup de stress.» À cette même période, il a effectivement appris qu’il souffrait d’une tumeur au cervelet.

«Je ne dirais pas que c’est ce qui a causé sa maladie, mais ça n’a sûrement pas aidé», affirme son fils Jean-Marc.

Le plus difficile, pour M. Coicou, a été de devoir partir à Montréal avant la fermeture, afin de se faire opérer pour sa tumeur. «Comme un capitaine, il voulait être le dernier à quitter son bateau. Mais ce n’était pas possible. Il a trouvé ça très difficile», poursuit Jean-Marc.

Alors que sa ville se mourait, la vie de René Coicou a connu un second souffle lorsqu’un ami lui a présenté Ilda Pereira, une femme d’origine portugaise qui travaillait comme superviseure à l’Université Carleton, à Ottawa.

Ils se sont mariés à la fin de l’année 1985. En raison de sa santé plus fragile après l’opération au cerveau, M. Coicou a pris une retraite précoce à 49 ans. Depuis 30 ans, il vit à Ottawa avec sa femme.

«C’est une fierté, pour lui, d’avoir fait de la politique et d’avoir été le premier maire noir, souligne Yves. Il a rencontré plusieurs politiciens au cours de sa carrière et, à la résidence où il demeure, il y a une photo de lui avec Brian Mulroney.»

La famille Coicou vit aujourd’hui éparpillée. Carl habite à Montréal et travaille comme spécialiste en promotion de la santé au ministère de la Défense nationale. Yves est médecin à Sherbrooke et Jean-Marc est contremaître à l’aéroport de Québec.

René Coicou n’est jamais retourné à Gagnon. «Ç’aurait été trop dur», dit sa femme.

Vivre au milieu de nulle part

Les anciens Gagnonais se souviennent avec nostalgie de leur vie dans leur petite ville de la Côte-Nord.

«Quand on était enfants, on avait beaucoup de liberté, il n’y avait pas de notion de danger, se souvient Yves Coicou. On était entourés de nature, on profitait de la chasse, de la pêche, etc.»

Toutes les installations sportives, comme la piscine, la patinoire, le salon de quil­les, étaient gratuites. Les jeu­nes fréquentaient l’école du coin jusqu’en quatrième secondaire. Par la suite, à 16 ans, ils devaient aller finir leur secondaire à Sept-Îles, à huit heures de route.

«Les maisons appartenaient à la compagnie minière et on les louait 75 $ par mois, explique l’ancien résident Gilles Blackburn. Mais la nourriture était chère, tout était apporté par avion ou par train.»

«Il y avait une petite épicerie. Il fallait faire venir sa caisse de bière de Sept-Îles: quand ça arrivait, tu n’avais plus soif!» plaisante-t-il.

«Il y avait un centre d’achat, sept bars, deux restaurants et un dépanneur», ajoute Jean-Guy Ringuette, le chef du corps de police municipal qui ne comptait que six autres agents.

«Il n’y avait pas trop de délits... Parfois des chicanes dans les bars, mais il n’y a jamais eu de meurtre», dit M. Ringuette.

Retrouvailles

Jusqu’en 1973, l’aéroport était une cabane en bois. Deux ans après la fermeture de la ville, la route 389, construite pour relier Baie-Comeau au Labrador, a finalement été achevée. Elle aurait mis fin à l’isolement de Gagnon. Les Gagnonais ont maintenant une page Facebook et organisent des retrouvailles. «On est retournés à Gagnon en 1990. Il n’y avait plus rien, les arbres ont repoussé, on avait de la misère à se situer, se souvient M. Ringuette. On était un autobus plein d’anciens habitants et tout le monde pleurait.»

Chaque année, M. Ringuette retrouve ses anciens voisins, avec qui il tient un pool de hockey.

René Coicou

  • Né en Haïti en 1935
  • Arrive à Montréal en 1957
  • Déménage à Gagnon en 1962
  • Est élu maire de Gagnon en 1973 et est réélu jusqu’en 1985
  • 30 juin 1985: Fermeture de la Ville de Gagnon
  • 1985: Retour à Montréal. Il profite de sa retraite et se marie avec Ilda Pereira avant de démé­nager à Ottawa.