/lifestyle/books
Navigation

Quand le malheur devient fantaisie

Je ne suis pas de ceux qui ont un grand génie, Sévryna Lupien, Stanké, 179 pages 2017
Photo courtoisie Je ne suis pas de ceux qui ont un grand génie, Sévryna Lupien, Stanké, 179 pages 2017

Coup d'oeil sur cet article

On trouve beaucoup de tristesse, et de misère et d’abandon, dans le roman québécois contemporain, et d’une certaine manière Je ne suis pas de ceux qui ont un grand génie est de cette lignée. Sauf qu’ici les malheurs sont virés de bord en bord pour se métamorphoser en une fantaisie charmante, surprenante.

Sévryna Lupien signe là son premier roman, mais peut-être doit-elle à son expérience d’artiste en arts visuels la facilité qu’elle a à déconstruire le réel pour en faire toute autre chose dans la tête de son héros. Et le héros, c’est Auguste. En fait, il s’appelle Victor, mais Auguste est un nom qui, ­estime-t-il, lui convient davantage, alors Auguste il sera. Comme il le dit: «Je ne suis pas de ceux qui ont un grand génie, mais je suis certainement de ceux qui ont une grande imagination, et ça, ça compte beaucoup plus pour moi.»

Auguste vit, plutôt malheureusement, dans un orphelinat dont il réussit à s’enfuir pour partir à l’aventure. On est à la fin novembre 1963: pas ­besoin d’être un grand génie pour le deviner puisque dans les vitrines d’un magasin de ­télévision passent en boucle les images d’«un vieux monsieur [qui] s’était fait tirer dans sa ­Lincoln décapotable». Auguste ne s’y attarde pas: il a mieux à faire, soit prendre le bus en direction d’il ne sait où, ce qui le mènera à New York, mais surtout à la rencontre de gens bons, mais aussi peu intégrés à la société que lui.

Cet Auguste en fuite découvrira le monde avec candeur et ravissement. Le talent de l’auteure, c’est qu’elle fait voir aussi ce qu’il y a de sombre derrière son émerveillement. Ainsi de Mathilde qu’il côtoie dans l’autobus. Elle s’en va retrouver sa fille à Harlem. «Tous ces gens étaient vraiment chanceux d’avoir leur ville à eux. Ils avaient même leurs propres autobus de gens colorés. Ça devait être des gens estimés pour bénéficier de tous ces avantages humains, que je me suis dit.»

Entre fantaisie et maladie

Sévryna Lupien joue avec les perceptions, mais aussi avec les mots, à la manière de Sol autrefois. Par exemple, nous comprenons que Gustave, le concierge de l’orphelinat, est un rescapé des camps de concentration. Ce qu’Auguste, lui, a ­retenu, c’est que les camps sont des lieux de solidarité humaine, où l’on peut se concentrer. C’est donc par le contraste que l’auteure arrive à souligner l’horreur.

Les nouveaux amis d’Auguste continueront de nourrir son monde enchanté et, à contre-courant des ­scénarios habituels, ils n’exploiteront pas ­l’enfant ni ne ­l’entraîneront dans leurs malheurs. Tous ces marginaux ont même de la dignité.

Hélas, le roman se termine par un retour brutal à la réalité: la fantaisie devient ­maladie. Ce dernier chapitre doit donner de l’armature à ce ­récit tout léger, mais était-ce nécessaire? La poésie d’Auguste suffit largement à notre plaisir de lecture.