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Désolée, mais tout n’est pas nécessairement «systémique»

Mme Kathleen Weil, ministre de l'Immigration, de la Diversité et de l'Inclusion, annonçait la création d'un comité-conseil pour préparer une consultation sur le racisme et la discrimination systémique.
Photo Agence QMI, JOEL LEMAY Mme Kathleen Weil, ministre de l'Immigration, de la Diversité et de l'Inclusion, annonçait la création d'un comité-conseil pour préparer une consultation sur le racisme et la discrimination systémique.

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«Systémique». Ce mot est servi de plus en plus souvent à toutes les sauces.

De la même manière, on ne parle plus de «débats publics», mais de «conversations». Nous voilà donc qui glissons aussi sur la pelure de banane d’un mot autrement plus lourd de sens - «systémique».

Ainsi, le 21 mars, en toute discrétion, le gouvernement Couillard annonçait la création d'un comité-conseil dans le cadre de sa «consultation sur le racisme et la discrimination systémique».

Le mot «systémique» étant utilisé ici au singulier, force est alors de comprendre du gouvernement qu’il ne voit pas de «racisme» systémique au Québec, mais qu’il entend sonder les coeurs et les reins des Québécois sur l’existence supposée d’une «discrimination systémique».

Et voici dans quels termes il présente lui-même son initiative :

«Dans l’objectif d’amener plus loin la lutte contre le racisme et la discrimination systémique ainsi que toute forme d’exclusion, une consultation sera menée en 2017 afin de dégager des consensus et de mobiliser les parties prenantes dans la mise en place de solutions durables et efficaces. Le comité-conseil sera présidé par Mme Maryse Alcindor, administratrice d’État à la retraite et première femme noire à occuper un poste de sous-ministre au Québec.

Le rôle du comité-conseil sera, dans un premier temps, de fournir un avis sur, notamment, la nature de la consultation à mener et sur les sujets qui y seront abordés.»

Traduction: ce n'est probablement pas demain matin la veille que ces travaux-là déboucheront sur quoi que ce soit de concret...

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Et parlant de problèmes présumément «systémiques», rappelons aussi le crépage acharné de chignons partisans auquel les Canadiens ont également assisté lorsqu’au parlement fédéral, les partis se sont déchirés autour d’une motion visant à condamner l’islamophobie et « toutes les formes de racisme et de discrimination religieuse systémiques ».

Or, notons qu’ici, le mot «systémique» est utilisé au pluriel.

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Mais que veut dire «systémique» lorsqu'on le rattache à des notions telles que le racisme ou la discrimination?

Dans un mémoire déposé en 2010, le Barreau du Québec offre la définition suivante du «racisme systémique» :

«Nous entendons par racisme systémique la production sociale d’une inégalité fondée sur la race dans les décisions dont les gens font l’objet et les traitements qui leur sont dispensés. L’inégalité raciale est le résultat de l’organisation de la vie économique, culturelle et politique d’une société.

Elle est le résultat de la combinaison de ce qui suit : la construction sociale des races comme réelles, différentes et inégales (racialisation); les normes, les processus et la prestation des services utilisés par un système social (structure); les actions et les décisions des gens qui travaillent pour les systèmes sociaux (personnel).»

Quant à la «discrimination systémique» - celle dont parle le gouvernement Couillard, la Commission des droits de la personne et des droits de la jeunesse du Québec la définit ainsi :

«se comprend comme (...) la somme d'effets d'exclusion disproportionnés qui résultent de l'effet conjugué d'attitudes empreintes de préjugés et de stéréotypes, souvent inconscients, et de politiques et pratiques généralement adoptées sans tenir compte des caractéristiques des membres de groupes visés par l'interdiction de la discrimination.»

En d’autres termes, qui dit «systémique», dit pratiques affectant tous les aspects d’un système ou encore, de pratiques qui émanent d’un système lui-même.

Le tout, menant volontairement ou involontairement à discriminer contre certains citoyens selon la  race, le sexe, la langue parlée, l’orientation sexuelle, les croyances, l’origine ethnique, le handicap, le statut social, etc., etc., etc.

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Un «tue-débat»

Or, dans des sociétés certes imparfaites, mais néanmoins aussi ouvertes aux différences que peuvent l'être le Québec et le Canada, ce qui pose problème - ou fait polémique -, est justement l’usage du qualifiant «systémique» même lorsqu'il n'est pas approprié.

Parce qu'en 2017 et en matière de racisme et de discrimination - et à l'exception notoire de notre traitement rétrograde des nations autochtones -, le qualifiant «systémique» est de toute évidence exagéré au Canada et au Québec, il tue tout débat ou échange rationnel. C’est un véritable «tue-débat».

Non pas parce que le Canada et le Québec sont exempts par magie de pratiques, de personnes ou de groupes capables de racisme, de sexisme, d’antisémitisme, d’islamophobie, d’homophobie ou de toute autre forme de discrimination.

Au Québec comme dans le reste du pays, de plus en plus de sondages tendent d’ailleurs à montrer que ni le Canada anglais ni le Québec ne sont exempts de la montée actuelle d’intolérance à travers l’Occident.

Ce qu’ils montrent également, par contre, est qu’ici et heureusement, ce sont des courants minoritaires.

Ce sont des courants dont il faut néanmoins se préoccuper pour une simple raison: si on les laisse prendre du tonus en les ignorant, ils finiront par miner le climat social en produisant des situations inacceptables de discrimination.

Mais comment s’en occuper ? L’éducation est certes un excellent début. C’est toujours un excellent début.

Une chose toutefois est sûre : on ne s’en occupera sûrement pas en attachant l’étiquette trompeuse de «systémique» à toute forme de racisme ou de discrimination au Québec et au Canada.

Si nous mettions l’étiquette «systémique» de côté, les débats sur ces questions en effet cruciales pour le «vivre ensemble», se mèneraient fort probablement d’une manière d'autant plus sereine.