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Homosexualité: les militaires harcelés exigent des excuses

Une pétition a été mise en ligne pour forcer le gouvernement à agir rapidement

Jusqu’à 800 militaires, hommes et femmes, ont été expulsés de l’Armée dans les années 70 et 80 sur la base de leur orientation sexuelle. L’un d’eux, Michel Poulin (photo), souhaite obtenir des excuses publiques et une compensation.
Photo Didier Debusschère Jusqu’à 800 militaires, hommes et femmes, ont été expulsés de l’Armée dans les années 70 et 80 sur la base de leur orientation sexuelle. L’un d’eux, Michel Poulin (photo), souhaite obtenir des excuses publiques et une compensation.

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Réclamant des excuses qui ne viennent toujours pas, d’ex-militaires expulsés de l’Armée canadienne en raison de leur homosexualité ont lancé une pétition dans l’espoir que le gouvernement Trudeau passe enfin de la parole aux actes.

Près de six mois après que l’émission J.E. ait levé le voile sur la chasse aux homosexuels qui avait cours dans l’armée dans les années 70 et 80, d’ex-militaires ont maintenant l’impression d’avoir été oubliés après les belles paroles du gouvernement Trudeau.

Malgré la nomination d’un conseiller spécial et la promesse d’une annonce rapide, plus rien ne semble bouger. «Vous savez que ç’a eu lieu, vous avez les preuves, on a des dossiers qui le prouvent. Enlevez-vous les doigts dans le nez et faites de quoi», demande Brigitte Laverdure, instigatrice de la pétition.

Entre 1973 et 1992, jusqu’à 800 militaires homosexuels ont été traqués par la police «anti-gai» de l’Unité des enquêtes spéciales (UES). Les militaires identifiés comme gais ont été congédiés en vertu du règlement OAFC 19-20, qui associait l’homosexualité à une «déviance sexuelle» comparable à la «bestialité».

Parmi eux, Michel Poulin, de Québec, a été traqué puis renvoyé sur la base de son orientation sexuelle. Alors qu’il était sergent-instructeur à l’École de combat de Valcartier, des agents de l’UES ont souhaité l’interroger à l’été 1984.

Détecteur de mensonges

«Ils m’ont amené dans une petite chambre, ils étaient trois. Il y avait une machine, c’était un détecteur de mensonges», raconte l’homme de Québec. «Ils tournaient en rond, ils me demandaient si j’allais dans les bars gais. Puis ils m’ont demandé si j’étais gai, j’ai dit “oui je suis gai”», explique celui qui ne voulait plus mentir sur ce qu’il était.

Une fois la réponse obtenue, le sergent Poulin a été convoqué par son commandant afin qu’il signe une lettre de congédiement. «Il demandait mon licenciement parce qu’il avait des doutes raisonnables que j’étais homosexuel.»

Refusant de signer le papier, le militaire affirme que l’armée a alors lancé l’information sur son orientation sexuelle partout à Valcartier. «Tout le monde a vu ça. Ça fait une traînée de poudre. Tout le monde disait: “Poulin, c’est une tapette”», raconte l’homme qui a ensuite signé sa lettre de démission.

Les militaires interrogés sur la base de OAFC 19-20 exigent donc que le gouvernement du Canada agisse sans délai.

«Je demande des excuses publiques et des compensations pour les problèmes psychologiques et la perte de travail», demande M. Poulin.

« C’était comme une chasse aux sorcières »

La professeure en psychologie de l’Université du Nouveau-Brunswick Carmen Poulin s’intéresse au traitement fait aux homosexuels par l’armée depuis 1997. Elle a fait plus de 100 entrevues avec des homosexuels qui ont été expulsés de l’Armée.

Sur quelle base l’Armée s’appuyait-elle pour cibler des militaires en lien avec le règlement CFAO 19-20?

Être soupçonné d’être homosexuel était suffisant pour se faire mettre à la porte. Par exemple, si une femme jouait au ballon-balai, elle était automatiquement suspecte. Après, ils les épiaient.

Ils étaient espionnés, traqués. En plus de traumatiser les militaires, on traumatisait leur famille, leur conjoint ou conjointe. On les suivait, c’était une chasse aux sorcières. C’est comme ça que ça s’est passé au Canada et ça ne fait pas des centaines d’années, on en sort à peine.

Quel genre de traitement l’Unité des enquêtes spéciales faisait-elle subir aux militaires soupçonnés?

C’est une situation qui était intolérable. Ils ont été soumis à un traitement très difficile. Les interrogatoires qui ont eu lieu fin 70 et 80, c’était comme dans les films. On pointait des lumières sur eux, on les enfermait pendant des jours parfois et les militaires ne savaient pas où ils se trouvaient. C’était des questions vraiment abominables, pendant des heures, c’était très insidieux.

Qu’est-ce qu’il faut retenir de cet épisode?

C’est une histoire triste parce que ce sont des gens qui voulaient servir leur pays de façon patriotique et, de se faire dire qu’ils étaient dangereux pour la sécurité du pays, c’est d’un ridicule épouvantable. C’est une période de notre histoire qui est très triste, mais dont il faut se souvenir pour éviter de répéter ce genre d’erreur.

Des témoignages

«Quand le UES m’a interrogée, ils savaient tout sur moi, tout. Ils m’avaient espionnée.»

— Diane Vincent, expulsée de l’Armée sur la base de son orientation sexuelle en 1982

«Les prisonniers de guerre étaient mieux traités que moi. Moi je n’ai pas répondu aux questions, c’est pour ça qu’ils m’ont interrogée pendant trois jours.»

— Johanne Boutin, qui a quitté l’Armée en 1989

«Aujourd’hui c’est accepté, mais moi je ne suis pas né dans la bonne époque.»

— Michel Poulin, expulsé en 1985