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EXCLUSIF: Jean Charest et Marc Bibeau surveillés de près par la police jusqu'en 2016

L’UPAC a scruté les allées et venues de l’ex-premier ministre et de l’ex-argentier libéral jusqu’en 2016

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L'ex-premier ministre Jean Charest et l'ex-grand argentier libéral Marc Bibeau ont fait l'objet de surveillance policière au moins jusqu'en 2016, dans le cadre d'une enquête sur les liens entre le financement politique et l'octroi de contrats publics, a appris notre Bureau d'enquête.

L'Unité permanente anticorruption (UPAC) a ciblé ces deux hommes ainsi qu'une trentaine d'autres personnes, dont l'ex-ministre Line Beauchamp et l'ex-directrice du financement du Parti libéral du Québec (PLQ) Violette Trépanier, dans le cadre d'une enquête criminelle nommée Mâchurer.

Selon nos informations, voici quelques-unes des démarches de surveillance qui ont été effectuées:

►En janvier 2016, les enquêteurs ont demandé et obtenu, des Services frontaliers, la liste des dizaines de passages de Marc Bibeau et Jean Charest aux douanes canadiennes depuis 2003.
►Des fiches détaillées des deux hommes, contenant notamment des informations familiales et bancaires personnelles, ont été dressées.
►Des renseignements sur le passeport de Jean Charest ont été obtenus par la police.
►Les policiers avaient même l'intention, début 2016, d'intercepter des communications privées de Jean Charest et Marc Bibeau. Toutefois, on ne sait pas s'ils sont effectivement passés à l'acte.

Selon plusieurs sources, l'enquête Mâchurer découle notamment du projet Lierre de l’UPAC, qui a permis d'arrêter l'ex-vice-première ministre Nathalie Normandeau et six autres personnes l'an dernier.

La police étudie la thèse selon laquelle de grandes firmes de génie et de construction auraient fourni d'importantes contributions politiques illégales en retour de l'octroi de contrats gouvernementaux et de subventions sous le règne libéral, entre 2003 et 2012.

Marc Bibeau, actionnaire de l'entreprise Schokbéton, était officiellement bénévole, mais a été nommé par de nombreux témoins de l'enquête comme celui qui fixait les objectifs de financement du PLQ pour les firmes. Les locaux de sa firme ont été perquisitionnés par l'UPAC en 2013.

Le rôle de Jean Charest tel qu'allégué par la police est beaucoup moins défini, mais notre Bureau d'enquête a appris que la photo de l'ex-premier ministre se retrouve aux côtés de celles de Marc Bibeau et Violette Trépanier sur un organigramme du projet d'enquête qui a circulé dans les milieux policiers au cours des derniers mois.

Nombreux témoins

Plusieurs témoins rencontrés par l'UPAC ont aussi insisté sur la grande proximité de MM. Charest et Bibeau. L'ex-délégué général du Québec à New York, Bruno Fortier, est l'un de ceux qui ont fait part de cette relation à la police (voir autre texte).

Contrairement à Violette Trépanier, MM. Charest et Bibeau n'ont pas été entendus lors des audiences publiques de la commission Charbonneau. Le public n'a donc pas pu entendre leur version des faits sur les questions qui intéressent les enquêteurs.

Devant la Commission, Mme Trépanier a vanté le réseau de contacts de Marc Bibeau en matière de financement, mais elle a assuré que ce dernier ne fixait pas les objectifs relativement aux sommes devant être amassées par le PLQ.

Aucune accusation criminelle n'a encore résulté du projet d'enquête Mâchurer. La thèse policière n'a pas encore passé le test de la justice.

Anne-Frédérick Laurence, porte-parole de l’UPAC, a refusé d'émettre des commentaires concernant le projet Mâchurer.

À ce jour, les seules informations qui plaçaient Jean Charest sous le radar policier avaient été publiées en 2014. Radio-Canada révélait alors que la police s'intéressait à l'ex-premier ministre pour une activité de financement sectoriel avant 2003. Jean Charest avait répondu n'avoir participé à aucune forme illégale de financement politique.

Invités à émettre des commentaires, les porte-parole de Jean Charest et de Marc Bibeau n'avaient pas encore fourni de réponse au moment d'écrire ces lignes.


Des sujets d'intérêt

Jean Charest et Marc Bibeau sont fichés par l'UPAC. Ces documents dont nous avons obtenu copie comportent de nombreux renseignements personnels que nous avons brouillés.

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Un diagramme

Un impressionnant diagramme illustre le «financement politique illégal» qui aurait eu cours pendant au moins une décennie au PLQ, pour reprendre les termes utilisés par l'UPAC. Jean Charest y figure, mais son rôle n'est pas clairement défini. Marc Bibeau et Violette Trépanier y apparaissent comme constituant le lien entre les entreprises et les titulaires de charges publiques.

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Passages à la frontière surveillés

Voici la liste des passages à la douane canadienne effectués par Jean Charest à partir de 2003, telle que fournie à l'UPAC par les Services frontaliers.

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La demande faite par la police indique qu'il s'agit d'une enquête en matière de corruption et d'abus de confiance.

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Les policiers voulaient vérifier combien de fois Bibeau et Charest avaient pu se rencontrer à l'étranger. Ils ont découvert que les deux hommes, depuis 2003, étaient revenus au Québec 29 fois à moins de deux jours d'intervalle.

Intéressés par son passeport

Des renseignements concernant le passeport de Jean Charest sont entre les mains des enquêteurs depuis 2016. La police a utilisé ce formulaire pour se les procurer.

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Charest et Bibeau, «des amis très proches»

Hugo Joncas, Bureau d'enquête

Marc Bibeau est encore «le meilleur ami de Jean Charest», a assuré l’ancien délégué général du Québec à New York, Bruno Fortier, dans une déclaration à l’UPAC en 2016.

Selon nos sources, il a détaillé la grande proximité du chef et de l’argentier du parti.

«Ils allaient en ski ensemble. Tout ce qu’on fait en privé [Charest] le faisait avec Marc Bibeau. Ils sont allés en Floride ensemble. Ils allaient à la résidence secondaire de Marc Bibeau ensemble, au Vermont. Ils faisaient des voyages de couples avec leurs femmes», a affirmé le témoin.

Bruno Fortier était un vieil ami de Charest. Quand l’ancien ministre conservateur est arrivé d’Ottawa pour diriger le PLQ en 1998, il a commencé à croiser Bibeau, qui entretenait des «relations interpersonnelles [avec ses] amis Jean Charest et Michèle Dionne [sa femme]».

Il allait devoir s’habituer à cette présence. Surtout à New York, à partir de 2007, où Bruno Fortier dit avoir fait plusieurs sorties avec Charest, Bibeau et leurs femmes.

«C’est Marc Bibeau qui s’occupait toujours des restaurants quand il venait à New York, dit l’ex-délégué. Il faisait les réservations et il ramassait toujours la facture, pour moi et la famille de Jean Charest.» Les montants à payer oscillaient «entre 1500 et 2000 $», selon lui.

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Proximité «malaisante»

Cette situation rendait Bruno Fortier mal à l'aise, et il n’était pas le seul. Selon sa déclaration, la proximité de Charest et Bibeau préoccupait aussi le député d’Orford de l’époque, Robert Benoît, tout comme le futur ministre Jacques Dupuis.

Le délégué a même dû par moments calmer les ardeurs du grand argentier. «Une fois, M. Bibeau s’est acheté un avion réacté (sic) en time sharing [...] et il voulait que le premier ministre et sa femme embarquent avec lui dans l’avion», a-t-il raconté aux enquêteurs. Il aurait alors fortement recommandé à Bibeau de ne pas inviter Charest et sa femme à voyager avec lui. Ils ont finalement acheté des billets d’avion.

Bruno Fortier raconte aussi les somptueuses réceptions que Bibeau organisait de 1998 à 2002, à sa résidence de Baie-d’Urfé, sur le bord du lac Saint-Louis.

Le temps de la fête, la grande cour des Bibeau devenait le repaire des grands noms du génie-conseil. «M. Charest était là, bien sûr, c’était en son honneur, dit-il. C’était pour remercier les donateurs de l’époque. C’était grandiose, avec tentes, comptoir à sushis, etc.»

Bruno Fortier était en froid avec l’ancien premier ministre après que Québec l’eut dégommé de son poste de délégué général à New York, en 2008. Un différend avait éclaté à la suite d'une plainte informelle pour harcèlement sexuel visant Fortier, faite par une employée subalterne qu’il aurait tenté de congédier.

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Bruno Fortier a ensuite poursuivi le gouvernement jusqu’en Cour d’appel et a obtenu en 2015 un paiement en dommages de 75 000 $ pour avoir été mis à la porte – en catastrophe – de la résidence officielle du délégué général, après son congédiement.