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Un milliardaire pas comme les autres

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Même si l’empire Bronfman a depuis longtemps disparu, son nom et son histoire demeureront pour toujours liés à ceux de Montréal. De passage ici la semaine dernière pour la publication de sa nouvelle biographie, le cadet de la famille, Charles, 85 ans, s’est livré au Journal. Malgré ses milliards, sa famille n’est pas bien différente de la vôtre, dit-il.

Vous avez déjà quelques livres à votre actif, vos frères et sœurs aussi. Qu’est-ce qui vous a poussé à rédiger cette biographie­­?

Ce livre, je le dédie à mes petits-enfants­­. Je voulais qu’ils sachent qui je suis comme être humain. Même si je suis né avec une cuiller d’argent dans la bouche. Mon histoire, c’est celle finalement d’une famille et d’une entreprise, Seagram. C’est celle­­ de frères et sœurs, qui s’entendent ou pas, mais pas du tout. Dans toutes les familles, il y a des précurseurs, d’autres qui se font remarquer plus tard. Ma sœur Phyllis [Lambert, fondatrice du Centre canadien­­ d’architecture] a com­mencé tôt et n’a pas fini! Moi, ça s’est peut-être fait un peu plus tard.

Et qu’en est-il de votre frère Edgar, avec qui vous avez eu des différends en ce qui a trait à l’avenir de Seagram, qui fut la plus grande entreprise de distillation au monde avant de se diversifier puis d’être avalée par d’autres?

Mon frère, lui, a eu une vie tumultueuse. Il a fait plein de mauvais choix. Il s’est finalement excusé, tard dans sa vie, on a eu des années pour recoller les morceaux. Je suis heureux qu’on ait pu régler tout cela.

Plusieurs personnes m’ont dit qu’ils ont apprécié le livre parce que justement, c’est une histoire de famille et d’entreprise familiale. Notre famille n’est pas unique, c’est une famille comme il y en a des centaines, on a tous nos problèmes, nos différends, nos différentes personnalités.

À 85 ans, êtes-vous parvenu à faire le deuil de la disparition de Seagram? Comment avez-vous réussi à passer à autre chose ?

La vérité, c’est que ça m’a pris un bon bout de temps avant d’accepter la réalité et ces décisions, qui ont été prises surtout par mon frère (Edgar) et mon neveu (Edgar Jr). Il y a différentes façons d’accepter [le deuil]. Tu peux t’apitoyer sur ton sort, crier et dire à quel point les choses sont horribles. Elles le furent.

Plusieurs des années qui ont suivi la fin de Seagram, au milieu des années 2000, ont été les plus difficiles de ma vie. Mais il faut savoir tourner la page. Ce qui fut, fut. Maintenant, il faut avancer.

Et qu’en est-il des Expos ? Vous avez été le propriétaire de l’équipe d’origine, après tout.

(rires.) Been there, done that. À mon âge, je ne vais pas me lancer dans de grands projets à long terme comme celui de relancer les Expos.

Mais mon fils est impliqué dans le projet visant à relancer l’équipe, avec le maire Coderre. On en discute aussi, lui et moi. J’ai une relation fantastique avec mon fils, on discute beaucoup des Expos, mais je ne suis pas là pour le conseiller ou pour jouer au mentor.

Cela dit, si je peux aider, comptez sur moi. J’aimerais bien qu’ils renaissent­­.

Vous habitez à New York depuis une vingtaine d’années, avec votre épouse Rita, qui est aussi montréalaise.

C’est vrai, mais je demeure très intéressé et impliqué à Montréal, avec l’Institut d’études canadiennes de McGill, dont on a beaucoup parlé dans les médias dernièrement [son directeur a annoncé à la fin mars qu’il démissionnait après avoir écrit une lettre d’opinion dans laquelle il s’attaquait au «manque de solida­rité» des Québécois]. Je suis aussi chez Historica, qui produit les fameuses­­ Minutes du patrimoine. Et je passe les mois d’été à Montréal, deux de mes enfants et quatre de mes petits-enfants y vivent, et j’y ai beaucoup d’amis.

Qu’est-ce qui vous frappe le plus lorsque vous revenez chez vous?

Je repense au milieu des années 1970, à l’élection du Parti québécois en 1976. Les Anglos ont eu la frousse de leur vie à ce moment-là. Plusieurs institutions ont alors quitté le Québec­­, des banques notamment. Mais aujourd’hui, on ne ressent plus ça. Montréal est une grande ville, un lieu idéal pour élever des enfants. Son milieu d’affaires va bien. Surtout­­, les francophones sont plus sûrs d’eux-mêmes, ils sont en contrôle de leur destin, de leurs entreprises­­ et de leur province. C’est formidable. Enfin, je dirais que les gens sont tellement plus empathiques au Canada!

Comment avez-vous vécu les premiers mois de la présidence de Donald Trump?

C’est si... triste. On continue d’espérer qu’il va apprendre à être président. Mais ça n’arrive tout simplement pas, la situation n’évolue pas.

Pendant ce temps, comme Canadien, je suis très fier de ce que fait Justin Trudeau. Et je n’ai pas peur. Je ne crois pas que M. Trump mènera à exécution ses différentes affirmations concernant le Canada [le bois d’œuvre, la fin pure et simple de l’ALÉNA, etc.].

 

Charles Bronfman

  • 85 ans
  • 2,3 milliards $ US en fortune personnelle
  • 16e homme le plus riche ­au Canada (bien qu’il vive à New York)

 

Appelez-moi Charles des extraits

<i>Appelez-moi Charles: une histoire de famille, d’empire, de baseball et de philanthropie</i></br>
Charles Bronfman et Howard Green, Hurtubise, 402 pages.
Photo courtoisie
Appelez-moi Charles: une histoire de famille, d’empire, de baseball et de philanthropie
Charles Bronfman et Howard Green, Hurtubise, 402 pages.

Sur sa jeunesse dans une richissime famille :

«Ce n’était pas très amusant d’inviter des gens dans une maison où la reine Victoria elle-même se serait sentie mal à l’aise, tant tout y était si rigide.»

Sur la venue du baseball des Expos à Montréal, grâce­­ à lui :

«Le 14 janvier 1969, quand [le 1er entraîneur du club, Gene Mauch] aperçut la casquette­­, il ne chercha pas à dissimuler son expression horrifiée. [...] Mais je suis fier d’écrire, toutes ces années après, que des hipsters portent­­ aujourd’hui la casquette­­ des Expos.»

«L’aventure des Expos de Montréal a été la clé de mon développement personnel — une énorme injection d’ego — suivie par mes initiatives philanthropiques.»

Sur la fin de la société Seagram et de l’empire familial Bronfman :

«Tant de choses avaient été perdues. Les actionnaires avaient vu fondre leur argent, et notre famille, son identité. Le Seagram Building, que ma sœur avait convaincu mon père de construire, ne porte plus aucune trace de Seagram ou des Bronfman. [...] Ce fut une affreuse débâcle.»