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Des geôles burkinabées à Saint-Henri

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MAMADOU TRAORÉ
PHOTO AOUAGA.COM
Mamadou Traoré

Quatre mois après sa libération provisoire, un avocat accusé d’être complice d’un putsch raté au Burkina Faso est venu s’acheter un condo neuf dans le quartier Saint-Henri à Montréal, sans hypothèque.

Fin 2015 et début 2016, la justice militaire a arrêté plusieurs anciens ministres, ex-officiers, journalistes et d’autres personnalités soupçonnées d’avoir collaboré au violent putsch tenté par le général Gilbert Diendéré, qui a fait 14 morts.

Parmi eux figure Mamadou Traoré, ancien bâtonnier du pays. La justice militaire a toutefois libéré ce célèbre avocat burkinabé en juin 2016. En octobre, il signait à Montréal l’achat de son nouvel appartement de la rue Saint-Ambroise, où habite aujourd’hui sa fille.

Contacté par notre Bureau d’enquête, l’un de ses représentants assure que les accusations contre son confrère reposent sur du vent. «Je suis clair : c’est un dossier vide, un règlement de comptes. Il n’a pas participé au putsch, dit l’avocat burkino-français Paul Taraoré. Ils ont pris toutes les infractions qu’on reproche au général Diendéré et ils ont fait du copier-coller. »

À son arrestation, plusieurs avocats de la Francophonie avaient d’ailleurs crié à l’injustice, dont le Barreau de Paris, alléguant que les autorités militaires n’avaient pas respecté les procédures légales.

rue Saint-Ambroise
Photo Pierre-Paul Poulin
L’immeuble du promoteur Mondev où l’avocat burkinabé Mamadou Traoré a acquis son petit condo, quatre mois après sa libération provisoire, rue Saint-Ambroise, dans le quartier Saint-Henri à Montréal.
  • Investissement : 265 215 $ (taxes comprises)
  • Pas d’hypothèque
  • Année d’acquisition : 2016
  • Évaluation : 260 800 $

Malgré sa libération provisoire, Traoré est toujours soupçonné de complicité avec Diendéré. Le chef allégué des putschistes est accusé d’atteinte à la sûreté de l’État, de collusion avec des forces étrangères pour déstabiliser le pays, de meurtres et de coups et blessures volontaires.

Difficile d’en savoir plus sur ce que la justice burinabée reproche à Traoré. Son avocat assure qu’il n’a jamais reçu le dossier d’accusation. À Ouagadougou, personne ne semble vouloir parler du cas. «Je connais des gens qui ont été emprisonnés pour avoir parlé», dit un avocat du pays que nous avons contacté, avant de raccrocher.

Clan Compaoré

Les ennuis de Traoré ne sont vraisemblablement pas étrangers à sa proximité avec l’ancien président Blaise Compaoré, chassé par un soulèvement populaire à l’automne 2014 après 27 ans au pouvoir.

À gauche, l’ancien président du Burkina Faso, Blaise Compaoré.
Photo CTBTO
À gauche, l’ancien président du Burkina Faso, Blaise Compaoré.

L’ancien bâtonnier défend Alain Édouard Traoré (aucun lien de parenté) dans un procès en ce moment. Comme les autres membres du dernier gouvernement Compaoré, cet ex-ministre de la Communication est accusé d’avoir fait appel à l’armée pour tenter de réprimer un soulèvement populaire dans le sang, en octobre 2014.

Mais la révolte a eu raison du régime Compaoré, qui aurait détourné l’équivalent de dizaines de millions de dollars, selon un récent rapport de l’administration actuelle.

Au centre, Djibrill Bassolé, un général et ancien ministre accusé d’avoir participé au putsch raté de 2015 au Burkina Faso, et que Mamadou Traoré a déjà représenté.
Au centre, Djibrill Bassolé, un général et ancien ministre accusé d’avoir participé au putsch raté de 2015 au Burkina Faso, et que Mamadou Traoré a déjà représenté.

En 2015, les généraux proches de Compaoré tentaient leur coup d’État, toujours sans succès.

Un autre client de Traoré, l’ex-ministre des Affaires étrangères Djibrill Bassolé, est accusé de complicité avec les putschistes. Avant la tentative de coup d’État, ce général a dû se défendre d’avoir appuyé un projet de loi pour permettre à Compaoré de faire un mandat de plus. C’est cette manœuvre qui avait provoqué l’insurrection de 2014.

Le général Bassolé est aujourd’hui en prison, accusé d’avoir fomenté le coup d’État de 2015 avec Diendéré.

L’ex-président Compaoré est soupçonné d’avoir fait assassiner un journaliste et l’ancien président Thomas Sankara, lors du coup d’État qui l’a mené au pouvoir, en 1987. En France, il a jusqu’ici échappé aux procédures sur les «biens mal acquis» qui visent les dirigeants de trois autres pays d’Afrique, malgré des plaintes contre lui en 2007.

Le ministère de la Justice du Burkina Faso et l’ambassade à Ottawa n’ont pas répondu aux demandes d’information de notre Bureau d’enquête. Mamadou Traoré ne nous a pas rappelés. 

À SAVOIR SUR BURKINA FASO

  • Blaise Compaoré a régné pendant 27 ans sur le pays
  • Il a pris le pouvoir en 1987 après un coup d’État qui a tué l’ex-président Thomas Sankara
  • Plusieurs meurtres et exécutions sont rapportés sous son règne
  • Il a perdu le pouvoir en 2014 après un soulèvement populaire, provoqué par sa tentative de modifier la loi pour faire encore un autre mandat présidentiel
  • Son ancienne garde présidentielle a tenté un putsch qui a fait 14 morts en 2015
  • Il a échappé de justesse à une enquête de «biens mal acquis» en France
  • Exilé en Côte-d’Ivoire, Compaoré est aujourd’hui accusé par Ouagadougou d’avoir utilisé l’usage des armes contre les manifestants de 2014
  • Surendetté, le pays participe au programme d’allègement de la dette de l'initiative en faveur des pays pauvres très endettés du Fonds monétaire international

Sources: Transparency International, Banque mondiale, ministère des Affaires étrangères et du Développement international de France

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