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Un ex-prof d’université tourne le dos à l’école

Après avoir eu un doctorat en littérature, il s’expatrie en Abitibi où il fait l’éducation de ses filles à la maison

Depuis le début des années 1980, Léandre Bergeron vend du pain pour réussir à avoir un petit revenu lui permettant de vivre simplement en Abitibi.
Photo courtoisie Depuis le début des années 1980, Léandre Bergeron vend du pain pour réussir à avoir un petit revenu lui permettant de vivre simplement en Abitibi.

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ROUYN-NORANDA | Un ancien professeur d’université qui a tourné le dos à l’éducation dans les années 1970 compare maintenant les écoles à des prisons. Il est devenu un des pionniers de la simplicité volontaire en élevant des animaux et faisant la boulange en Abitibi.

­Léandre Bergeron n’était venu qu’une seule fois en Abitibi lorsqu’il a acheté une vieille ferme abandonnée à Rouyn-Noranda, en 1973. À cette époque, les gens quittaient en masse la campagne. Il a donc pu l’acheter pour une bouchée de pain.

Deux ans plus tard, il a quitté Montréal, à l’âge de 42 ans, pour réparer et agrandir la vieille maison. Il s’y est installé en élevant des moutons, des vaches et des poules, et en éduquant ses trois filles à la maison, le plus loin possible des bancs d’école et du gouvernement.

Depuis le début des années 1980, Léandre Bergeron vend du pain pour réussir à avoir un petit revenu lui permettant de vivre simplement en Abitibi.
Photo courtoisie

«Les gens m’ont traité de fou. J’étais professeur d’université avec un bon salaire. J’avais des étudiants en masse, j’étais très connu dans le milieu politique et littéraire. Mais, pour moi, cette vie-là était une prison», raconte-t-il.

Lorsqu’il a quitté Montréal, ça faisait 14 ans qu’il enseignait la littérature à l’Université Concordia. En 1970, il avait publié Le petit manuel d’histoire du Québec, un ouvrage engagé qui s’était vendu à 125 000 exemplaires dans la foulée de la Crise d’octobre.

Bref, il était très connu et influent dans la société québécoise bouillonnante de la Révolution tranquille.

Titulaire d’un doctorat en littérature obtenu à Paris, il était voué à un brillant avenir, mais il a choisi de faire un grand saut dans le vide.

«Je n’en pouvais plus. Mes patrons m’avaient dit de me contenter d’enseigner. Il n’y avait même plus de discussions. Les universités étaient devenues des petites écoles de métier. C’était rendu plate. La quarantaine est souvent une occasion de regarder derrière et de regarder vers l’avant. Est-ce que j’étais pour continuer de radoter à l’université pendant encore 25 ans? J’ai dit non à cette vie et je ne l’ai jamais regretté», raconte-t-il.

Libre

Dès son arrivée en Abitibi, il a tenté de devenir le plus libre possible allant jusqu’à s’assurer que ses besoins soient éliminés le plus naturellement possible. «Je ne flushe pas dans le Saint-Laurent. J’ai un champ de quenouilles qui nettoie tout ça. La plus grande liberté, c’est ça. Vivre en harmonie avec la nature. J’ai 83 ans, je suis en forme et je ne suis jamais malade. Le travail physique est nécessaire à l’humain», affirme-t-il.

Léandre Bergeron a toujours fait son bois de chauffage lui-même.
Photo courtoisie
Léandre Bergeron a toujours fait son bois de chauffage lui-même.
L’homme de 83 ans tente le plus possible de se priver de moteurs. Il a longtemps sorti son bois de chauffage à l’aide de ses chevaux.
Photo courtoisie
L’homme de 83 ans tente le plus possible de se priver de moteurs. Il a longtemps sorti son bois de chauffage à l’aide de ses chevaux.

Dépendance

Bien qu’il vive maintenant très simplement en Abitibi, il n’a rien perdu de sa critique sociale. Selon lui, quand les gens se sont libérés de leur dépendance au clergé dans les années 1960, ils sont devenus dépendants de l’État.

Il a donc tenté d’être le plus indépendant possible dans toutes les sphères de sa vie. Il s’est notamment occupé lui-même d’aider sa femme, Francine, à accoucher de ses trois filles.

«Il n’y a rien de plus naturel qu’un accouchement. C’est le bébé qui fait le travail. La femme n’est que la piste d’atterrissage. C’est l’enfant qui décide quand il est prêt. Les médecins d’ici veulent aller vite pour passer à un autre. Mais ce n’est pas ça, la nature», dit-il.

Éducation

Dans sa logique de liberté absolue, il a laissé ses filles totalement libres d’apprendre ce qu’elles voulaient quand elles le voulaient. À l’exception de l’aînée, qui est allée à l’école pendant six mois, aucune n’a fréquenté les établissements d’enseignement.

«L’école apprend aux enfants l’obéissance. On dit aux enfants quoi faire, comment le faire. C’est un lavage de cerveau. On leur montre à bien écouter l’État et à suivre les règles. C’est comme ça qu’ils entrent dans le rang pour leur vie adulte», a-t-il dit.

Les trois filles de Léandre Bergeron, nées en Abitibi, n’ont jamais fréquenté l’école, une institution que leur père compare à une prison. Sur la photo, Phèdre et Deirdre en 1993.
Photo courtoisie
Les trois filles de Léandre Bergeron, nées en Abitibi, n’ont jamais fréquenté l’école, une institution que leur père compare à une prison. Sur la photo, Phèdre et Deirdre en 1993.

Selon M. Bergeron, lorsque les enfants voient leurs parents lire et écrire, ils veulent apprendre. «Ce sont elles (mes filles) qui posaient des questions pour que je leur montre. Même chose pour le travail sur la terre. Elles n’ont jamais été obligées de rien faire. Si elles voulaient jouer toute la journée, elles pouvaient le faire. Ce qu’elles ont appris, c’est parce qu’elles voulaient l’apprendre», raconte-t-il.

Pour Léandre Bergeron, l’invention de l’école obligatoire a d’abord et avant tout été une façon de contrôler la société et de s’assurer que tout le monde entre dans le moule.

Pas peur de la mort

Selon Léandre Bergeron, la première chose à faire avant d’avoir le courage d’abandonner le conformisme pour aller vivre sur une fermette en campagne est de travailler sur soi.

Depuis le début des années 1980, Léandre Bergeron vend du pain pour réussir à avoir un petit revenu lui permettant de vivre simplement en Abitibi.
Photo courtoisie

«Ce sont les peurs qui nous empêchent d’agir. On a peur de quoi? Manquer de nourriture? Ben voyons, je vais me débrouiller, je ne suis pas débile. Je partais avec 10 pains le matin et j’allais voir mes amis», a-t-il dit.

Boulanger récalcitrant

Au début des années 1980, Léandre Bergeron a commencé à vendre le pain qu’il fabrique chaque nuit dans la cuisine de sa maison.

Or, les normes du gouvernement stipulent que le pain qui est vendu doit être fabriqué dans des cuisines commerciales.

«Ils sont venus me voir à plusieurs reprises dès 1983. Ils m’ont achalé comme c’est pas possible. Un moment donné, au début des années 2000, je leur ai dit que si le problème était que je vendais mes pains, alors j’allais les donner. Ils ont ri de moi, mais c’est ce que j’ai fait et ça fonctionne depuis 15 ans», a-t-il dit.

Le boulanger Léandre Bergeron dit avoir été menacé par le MAPAQ de se faire saisir ses pains et qu'ils soient jetés à la poubelle
Photo courtoisie
Le boulanger Léandre Bergeron dit avoir été menacé par le MAPAQ de se faire saisir ses pains et qu'ils soient jetés à la poubelle

Depuis 2002, le boulanger donne donc ses pains en échange d’une contribution volontaire. Mais il y a deux ans, le MAPAQ est revenu à la charge et a menacé de jeter ses pains s’il ne se conformait pas.

«Je suis un artisan. Je ne concurrence pas Weston. Les règlements ne sont faits que pour l’industrie. Moi, je n’ai pas d’employés. Tous mes clients peuvent venir ici et voir comment je fais le pain. Ce sont eux, mes inspecteurs», a dit M. Bergeron.

Horaire de sa journée

17 h 00: Prépare des croissants

19 h 00: Envoie les croissants à la chambre froide et va se coucher

Minuit: Se lève, roule les croissants et fait un peu de lecture

2 h 00: Se couche

5 h 00: Se lève et cuit son pain

10 h 30: Va livrer son pain

« Dormir 8 heures par nuit et manger trois repas par jour, c’est une dictature. On nous impose ce rythme de vie. »