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Les enquêtes sur des despotes africains portent leurs fruits

La France prend les moyens pour coincer des dirigeants soupçonnés de piller leur pays

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Notre Bureau d’enquête présentait hier un grand reportage de 28 pages sur des investisseurs proches de régimes corrompus d’Afrique qui investissent dans l’immobilier au Québec, sans être inquiétés par les autorités. Cette pratique existe depuis des décennies en France, où des avocats anticorruption commencent à enregistrer des succès. Ils ont réussi à lancer un premier procès dans leur longue bataille contre le blanchiment des «biens mal acquis», une expression qui désigne des actifs obtenus grâce à des fonds d’origine criminelle, comme des pots-de-vin et des détournements. Le point sur trois familles accusées d’avoir volé leur peuple pendant des décennies, en recyclant leur fortune dans l’Hexagone.

 

Teodorin Obiang en procès à Paris

Teodorin Obiang, fils du président de la Guinée équatoriale
Photo AFP
Teodorin Obiang, fils du président de la Guinée équatoriale

Le 19 juin doit commencer un premier procès historique dans l’affaire des «biens mal acquis»: celui de Teodorin Obiang, fils du président de la Guinée équatoriale, au pouvoir depuis son coup d’État militaire, en 1979.

«Ça a été, de loin, l’enquête la plus rapide. Les biens ont été saisis par la justice française, les comptes gelés, les voitures vendues, avec toute une série de biens luxueux», dit William Bourdon, fondateur de l’association d’avocats Sherpa, à l’origine des plaintes anticorruption qui ont mené à ces procédures, avec Transparency International.

Les voitures de luxe de Teodorin Obiang, saisies en France en 2011.
Photo Transparency International
Les voitures de luxe de Teodorin Obiang, saisies en France en 2011.

En plus de diriger l’un des régimes les plus autoritaires d’Afrique, les Obiang ont détourné une fortune des comptes publics, selon la plainte. «On évalue la valeur des biens mobiliers à 50 M€ et la valeur des immeubles, à 150 M€», dit Me Bourdon. La cagnotte totalise donc environ 300 M$.

«Alcool, putes et coke»

Pour 25 M€, Obiang a notamment acquis à Paris un «hôtel particulier», ces grandes maisons luxueuses typiques de la Ville Lumière.

La police anticorruption française a interrogé l’ancien majordome de cette propriété. Ils lui ont demandé de décrire les passages de son patron en France, racontait

Le Monde l’an dernier. «Alcool, putes et coke», a-t-il répondu.

Dans les années 1990, ce dandy a lâché ses études en Californie et raté sa carrière de chanteur (sous le pseudonyme de Teddy Bear). Mais en 2012, son père lui a accordé une promotion. Il l’a nommé deuxième vice-président, responsable de la Défense et de la Sécurité de l'État, dans l’espoir que l’immunité diplomatique lui évite des problèmes. Il a maintenant de fortes chances de lui succéder à la tête du pays.

En attendant, Obiang fils ne se prive de rien. En 2009, un convoi de 26 voitures et 8 motos ont transité des États-Unis vers Paris, puis vers la Guinée équatoriale. Rolls-Royce, Lamborghini, Bentley, Harley-Davidson... D’une valeur de 10 M$, l’ensemble ne représente qu’une partie de sa collection: les Français en ont saisi 11 deux ans plus tard.

En 2012, les autorités ont aussi pris le contrôle de ses propriétés en France, d’une valeur de 107 M€.

L’avocat d’Obiang, Emmanuel Marsigny, assure son client a acquis ce patrimoine avec «des fonds qu’il a légalement gagnés dans son pays».

Mais le clan peine à expliquer d’où ils proviennent. En fait, les montants dépensés n’ont rien à voir avec les salaires de ces officiels.

«Le soupçon est donc que ces fonds proviennent de détournements d’argent public ou de paiements corruptifs», dit Marc Guéniat, un enquêteur de l’association suisse Public Eye, qui traque les détournements de fonds dans les pays pauvres.


19 juin 2017 : le procès du clan Obiang (Guinée équatoriale) doit commencer

Décembre 2015 : la Cour de cassation française rejette la demande de Teodorin Obiang, fils du président équato-guinéen, qui demande l’annulation des procédures contre lui en invoquant l’immunité diplomatique

Juillet 2012 : mandat d’arrêt international contre Obiang

2011 et 2012 : saisie de nombreux objets de luxe et de voitures dans l’hôtel particulier d’Obiang et son stationnement

 

Les Nguesso sur le gril

Le neveu et fils adoptif du président Denis Sassou Nguesso, Wilfrid
Photo courtoisie
Le neveu et fils adoptif du président Denis Sassou Nguesso, Wilfrid

Du côté congolais, les démarches de Sherpa commencent finalement à porter leurs fruits. «La procédure sur le clan Sassou Nguesso va s'accélérer; il y a eu des éléments très probants qui ont été recueillis par les juges», dit William Bourdon, fondateur de cette association vouée à la défense des populations victimes de crimes économiques.

En mars, l’un d’eux a ordonné une enquête sur Wilfrid Nguesso, neveu et fils adoptif du dictateur, pour «blanchiment et détournement de fonds publics». En 2015, les autorités avaient déjà fait saisir deux de ses propriétés françaises, en plus d’une quinzaine de voitures de luxe, dans une banlieue bourgeoise de Paris.

Également propriétaire d’une maison de 1,4 M$ au Québec, ce «pasteur» de l’église «Source de vie» est soupçonné d’avoir détourné des millions par le biais de la Socotram, une société semi-publique chargée de percevoir des droits de douane maritime congolais.

Dans le cadre de l’enquête sur le clan, les services de renseignement financier français ont aussi reçu des documents fort utiles de la petite république de Saint-Marin, enclavée en Italie. Ils indiquent que la République du Congo a envoyé pas moins de 69 M€ dans les comptes de cet ancien paradis fiscal.

La maison de Wilfrid Nguesso dans Côte-des-Neiges, sur le croissant Geneva.
Photo courtoisie
La maison de Wilfrid Nguesso dans Côte-des-Neiges, sur le croissant Geneva.

La division qui a ordonné ces virements, la Direction générale des grands travaux, est sous le contrôle du puissant ministre de l’Aménagement Jean-Claude Bouya, un proche conseiller de Sassou Nguesso, qui détient deux immeubles à Gatineau.

Selon des documents de Saint-Marin qu’a obtenus notre Bureau d’enquête, ses services ont notamment signé un contrat de près de 19 milliards de francs CFA (près de 45 M$) pour des meubles et des décorations destinés au palais présidentiel. La compagnie qui a obtenu la «commande», CIPCI International, était en fait une société-écran au bénéfice de Catherine Ignanga, ancienne belle-sœur de Sassou Nguesso et mère de Wilfrid.

Le 14 mai, dans une entrevue à France 24, le président congolais a attribué l’affaire des biens mal acquis à de l’«acharnement», une «volonté de nuire» de «réseaux obscurs soutenus par les médias». «Il y a volonté de déstabiliser notre pays, au-delà des attaques contre notre famille», dit Sassou Nguesso.


Mars 2017 : enquête ordonnée sur Wilfrid Nguesso

Février 2015 : saisie d’une quinzaine de voitures de la famille Sassou-Nguesso près de Paris

 

Ça va moins vite pour Bongo

Ali Bongo, président du Gabon
Photo AFP
Ali Bongo, président du Gabon

Quant à l’enquête sur les avoirs des Bongo, maîtres du Gabon depuis 1962, elle est compliquée par la mort d’Omar Bongo en 2009, après 41 ans au pouvoir. «Mais cet élément de complexité ne doit pas empêcher à mon avis des poursuites et des mises en examen», dit William Bourdon, fondateur de Sherpa.

Les avocats qui travaillent sur la plainte doivent tenter d’y voir clair dans le patrimoine familial, qu’un article du Monde estimait à plus d’un demi-milliard d’euros en 2014. Pas moins de 53 bénéficiaires sont aujourd’hui en lutte pour leur part du butin.

La justice française a tout de même pu faire saisir des biens de la famille pour la première fois, en avril 2016. Les autorités ont alors mis la main sur une villa de Nice et un hôtel particulier de Paris, acquis depuis 1997 pour un total de 14 M€.


Avril 2016 : des immeubles de la famille Bongo (Gabon) sont saisis en France.

 

La troisième fois fut la bonne

À partir de 2007, les avocats anticorruption de Sherpa et Transparency International ont dû s’y prendre à trois fois pour convaincre des juges français de se pencher sur les biens mal acquis. En novembre 2010, la Cour de cassation (plus haut tribunal du pays) a finalement jugé recevable leur plainte «visant les conditions dans lesquelles un très important patrimoine immobilier et mobilier a été acquis» par Denis Sassou Nguesso (Congo-Brazzaville), Omar Bongo (Gabon) et Téodoro Obiang (Guinée équatoriale).

Photo courtoisie

«Il est certain que les biens mal acquis affaiblissent les Bongo, les Sassou Nguesso et les Obiang en les délégitimant et en limitant leur marge de manœuvre. Les procédures ont démarré en France, mais elles s’étendent à d’autres pays, comme la Suisse, les États-Unis, etc. En revanche, je reste persuadé que ces procédures ne dissuaderont pas ces dirigeants, qu’ils continueront à détourner les recettes publiques à leur profit. Et ils trouveront des juridictions prêtes à accueillir leurs capitaux.» - Marc Guéniat, enquêteur à l’association suisse Public Eye