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L'anti-Obama

President Obama Meets With President-Elect Donald Trump In The Oval Office Of White House
AFP

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Qu’est-ce qui fait tiquer Donald Trump? Quelle est la motivation qui anime le 45e président des États-Unis? Comment prédire ce que fera ce personnage imprévisible? Je propose une hypothèse: que ce soit par mépris, par jalousie, par esprit de vengeance ou pour toute autre raison connue de lui seul, Donald Trump est animé par le désir d’effacer toute trace du passage de son prédécesseur à la présidence. Comment prédire ses actions? Il fera le contraire d’Obama.

C’est un travail à temps plein que d’essayer de comprendre et d’expliquer les agissements de Donald Trump. Pour certains, c’est peine perdue. Trump est tout simplement l’anti-président. Il est déterminé à enfreindre toutes les règles du jeu politique et est convaincu qu’il s’en tirera. Peut-être, mais ce genre d’affirmation un peu vague ne nous permet pas vraiment de comprendre ou de prédire ses orientations politiques. Qu’en est-il des explications plus conventionnelles?

Ni idéologue ni partisan

Quand on observe ses prises de position sur des enjeux qui divisent la droite et la gauche (fiscalité, armes à feu, avortement, etc.), on pourrait être tenté de dire qu’il est motivé par l’idéologie, mais tous les commentateurs conservateurs sérieux sont unanimes à dire que Trump lui-même n’a pas une pensée idéologique cohérente. S’il se proclame conservateur pour apaiser la base du Parti républicain, il n’a vraiment jamais articulé de façon cohérente une vision du monde authentiquement conservatrice.

Trump n’est pas non plus motivé par la partisanerie. Son allégeance au Parti républicain commence et finit avec l’utilité que peut avoir le parti pour faire avancer son intérêt propre. C’est pourquoi les législateurs républicains résisteront avec l’énergie du désespoir à toute tentative d’«impeachment». Ils savent fort bien que si le Parti républicain fait tomber la présidence de Trump, Trump consacrera chaque parcelle de son énergie à mobiliser ses fidèles pour entraîner le parti dans sa chute.

Ni programmatique ni chaotique

On pourrait dire que les actions de Trump s’expliquent tout simplement par son souci de remplir les promesses qu’il a faites en campagne. Il a un programme et il s’y tient. Cette explication n’est toutefois pas très satisfaisante. En effet, elle ne fait que déplacer la question: pourquoi aurait-il fait ces promesses? De plus, étant donné le nombre de promesses faites pendant la campagne et le caractère irréaliste de plusieurs d’entre elles, c’est une explication fourre-tout qui n’explique donc pas grand-chose. En fait, le discours de Trump est émaillé de tant de contradictions qu’on peut toujours trouver dans ses déclarations passées un engagement et son contraire.

Certains affirment que les actions de Trump à la présidence s’expliquent par les mêmes facteurs qui ont animé son comportement en affaires: il veut s’enrichir, enrichir sa famille et satisfaire son égo monumental en occupant constamment le devant de la scène. C’est pourquoi il crée un chaos quasi-permanent autour de lui, qui lui permet de monopoliser l’attention. Cette explication serait probablement plus proche du but, mais elle repose sur bien des éléments non vérifiables, à commencer par la nature précise des engagements financiers de la famille Trump et, pour l’autre dimension, l’impossibilité de saisir les motivations psychiques profondes du personnage sans avoir recours à la psychanalyse à gogo.

Humiliation et revanche

J’en viens donc à l’hypothèse de Trump comme l’anti-Obama. On sait déjà que la porte d’entrée de Donald Trump au cœur de la politique nationale américaine a été sa croisade pour attiser et entretenir les théories saugrenues selon lesquelles Barack Obama serait né au Kenya et serait secrètement musulman. En rétrospective, il est manifeste que cette stratégie lui a permis de consolider une base d’appui dans une tranche importante de la population qui entretenait diverses formes de ressentiment à l’encontre d’une partie ou de tout ce que Barack Obama représentait. De plus, il est clair que la dérive radicale d’une bonne partie de l’électorat républicain rendait politiquement attrayant un discours d’opposition systématique et parfois caricaturale à tout ce qu’Obama a fait et à tout ce qu’il représente.

Il s’en trouve aussi plus d’un pour situer la décision de Trump d’entrer en politique à la soirée des correspondants en avril 2011. C’est à ce moment-là que, selon des proches de Trump, il se serait senti humilié par le barrage de blagues mordantes d’Obama et par les rires ininterrompus de l’élite de Washington qui se payait allégrement sa tête. Il aurait alors décidé de se lancer dans la course à la présidence dans le but de démolir Obama et de frapper un grand coup contre l’establishment de Washington qui avait amplifié l’humiliation. Pour résumer la chose en quelques minutes, il suffit de consulter cet extrait du documentaire de la série de PBS Frontline, qui illustre parfaitement l’épisode et son effet sur Donald Trump.

Le motif de la revanche est ouvertement souligné par de proches collaborateurs de Trump à la fin de cet extrait. Un proche de Trump, Roger Stone, affirme qu’il a décidé de se lancer ce soir-là et que l’humiliation qu’il a subie est pour lui une source de motivation. On retient aussi la confidence d’une autre proche de Trump, Omarosa Manigault: « Chaque critique, chaque détracteur devra  s’incliner [se prosterner?] devant le président Trump. C’est aussi [ce que devra faire] quiconque a jamais douté de lui, exprimé son désaccord avec lui ou confronté Donald. C’est la revanche ultime de devenir l’homme le plus puissant de l’univers.» Le personnage est beaucoup plus complexe que ne le révèle ce bref extrait, mais cette dimension paraît difficile à écarter.

Que ferait Obama?

La volonté de démanteler systématiquement toutes les réalisations d’Obama explique une bonne partie des nombreux décrets signés par Trump depuis son assermentation. Dans plusieurs cas, les décrets d’Obama qui avaient été adoptés en fin de mandat ont été démantelés par la voie législative pour assurer que les prochains présidents ne pourront pas les remettre en place sans l’aval du Congrès.

Pour ce qui est de la santé, il est clair que Donald Trump n’a aucune autre proposition à faire que de démolir la principale réalisation de son prédécesseur en politique intérieure. Que cela se fasse au prix de la perte de couverture d’assurance pour des millions d’Américains et d’une augmentation considérable des primes pour les autres, ça lui est parfaitement égal. Ce qui compte, c'est que l’héritage d’Obama soit effacé. Advienne que pourra.

En politique étrangère, il semble que le premier réflexe de Trump est de se demander comment aurait agi Obama en pareilles circonstances et de faire l’inverse. Obama avait choisi de ne pas sanctionner le régime Assad en Syrie par la force. Il était clair que Trump allait frapper, même s’il disait lui-même à une certaine époque que c’était inutile et même si les frappes effectuées ne changent strictement rien au tableau stratégique du pays.

En Europe, Obama maintenait une politique de fermeté envers la Russie de Poutine, un engagement ferme envers l’article 5 de l’OTAN et une attitude conciliante de négociation avec les alliés sur le partage du fardeau militaire. Trump fait l’inverse. Évidemment, aussi, si Barack Obama favorisait Emmanuel Macron à la présidence française, pas besoin de se demander de quel côté penchait le cœur de Trump.

En Asie, Obama souhaitait conclure le Partenariat trans-Pacifique pour faire contrepoids à la Chine. Trump a rejeté d’emblée l’entente et semble n’avoir aucune objection à laisser la Chine occuper ce vide. Face à la Corée du Nord, Obama n’avait pas énoncé de doctrine claire et misait plutôt sur la patience. Trump n’a donc pas besoin de se démarquer et la politique reste plus ou moins ce qu’elle était.

Sur l’environnement et l’énergie, Trump s’est affairé à renverser systématiquement toutes les règles mises en place par Obama, qu’il s’agisse de pollution des cours d’eau, de pipelines ou d’énergies renouvelables. Évidemment, il n’était pas question pour Trump d’entériner la plus importante réalisation d’Obama en environnement, la conclusion de l’Accord de Paris sur le climat. Son rejet de l’Accord allait à l’encontre des préférences de l’opinion publique, majoritairement favorable au maintien de l’Accord, des milieux d’affaires, y compris certaines grandes compagnies du secteur énergétique, et même de sa propre fille, qui aurait fait de multiples représentations pour éviter le retrait. Mais, en bout de ligne, l’occasion était trop belle. Il fallait abattre ce pilier de l’héritage d’Obama.

Sur le terrorisme, les réactions de Trump sont pratiquement toujours l’inverse de ce qu’on aurait attendu de la part de Barack Obama. Par exemple, suite aux événements de Londres, on peut facilement imaginer Obama appuyer fortement les appels au calme du maire de Londres et participer aux exhortations de ne pas céder à la peur. Que fait Trump? Le contraire.

Une explication incomplète, mais incontournable

Je pourrais continuer ainsi longtemps, mais dans à peu près toutes les circonstances, si on cherche à prédire ce que fera Donald Trump, une méthode assez sûre consiste à noter ce que Barack Obama a fait dans des circonstances semblables—ou ce qu’on présume qu’il ferait dans la même situation—et prédire avec confiance que Donald Trump fera l’inverse. Évidemment, une explication complète des agissements de Trump ne peut pas se résumer à ce ressentiment contre le 44e président, mais elle ne peut pas l’ignorer non plus.

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Pierre Martin est professeur de science politique à l’Université de Montréal et directeur de la Chaire d’études politiques et économiques américaines au CÉRIUM. On peut le suivre sur Twitter: @PMartin_UdeM

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