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Moments d’anthologie avec les Villeneuve

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Dans la carrière d’un journaliste, il arrive parfois qu’on se trouve au bon endroit au bon moment pour être témoin de grandes pages d’histoire.

Ce fut mon cas, en deux occasions­­, avec les membres de la famille Villeneuve, qui avaient le don de nous faire vibrer très fort.

Gilles et Jacques ont chacun marqué, à leur façon, les 50 ans de la Formule 1 au Canada. Ils sont d’ailleurs les seuls pilotes canadiens à avoir déjà remporté un Grand Prix.

Mon premier coup de cœur est survenu le 8 octobre 1978, lorsque Gilles a décroché sa première victoire en F1 lors du Grand Prix du Canada.

C’était l’euphorie chez les amateurs de course automobile du Québec­­ qui avaient assisté à la course par un temps frisquet à l’île Notre-Dame (on avait même aperçu quelques flocons de neige).

Gilles Terroux, mon patron à l’époque, m’avait demandé de donner­­ un coup de main à notre expert­­ en la matière, Pierre Lecours, qui suivait la carrière de Gilles Villeneuve­­ pas à pas depuis ses débuts­­ et qui avait toujours cru en son potentiel.

Ma tâche principale était de recueillir­­ les commentaires des autres­­ pilotes.

Ce fut tout particulièrement ardu dans le cas de Niki Lauda, un homme qui avait failli perdre la vie dans un terrible accident (sa voiture avait pris feu) deux ans plus tôt au circuit du Nürburgring.

C’était un brin intimidant pour un journaliste au nombril vert d’obtenir des commentaires de ce monsieur Lauda, qui n’était pas de commerce facile avec les médias, surtout après un abandon au cinquième tour...

Scénario hollywoodien

Les amateurs ont tripé fort ce jour-là en voyant Gilles Villeneuve croiser la ligne d’arrivée en première position au volant de sa Ferrari, lui qui en était à sa première saison complète en F1.

C’était presque trop beau pour être vrai. Le Grand Prix du Canada était présenté pour la première fois à Montréal et voilà qu’un enfant du pays triomphait sous les yeux de ses partisans. Un vrai scénario hollywoodien­­.

Les membres de la famille Villeneuve­­ s’étaient retrouvés sur le podium lors de la remise du trophée. Je me souviens que l’épouse de Gilles, Joann, portait un gros manteau d’hiver tellement il faisait froid.

Disons que ça ne ressemblait en rien aux célébrations d’un dimanche ensoleillé au Grand Prix de Monaco!

Le petit Jacques n’avait que sept ans lorsque son père a remporté le Grand Prix du Canada en 1978.

Il n’en a pas conservé beaucoup de souvenirs, même s’il avait assisté à la course aux côtés de ses grands-parents­­.

Au tour de Jacques

Qui aurait pu prédire que 19 ans plus tard, ce serait à son tour d’écrire une page d’histoire dans le grand livre de la F1, en étant couronné champion du monde sur le circuit de Jerez de la Frontera?

Le sort a voulu une fois de plus que je sois témoin d’un moment d’anthologie lorsque Villeneuve a su résister aux attaques de Michael Schumacher.

Le directeur des Sports, Yvon Pedneault­­, m’avait demandé de prendre la relève de mon vétéran confrère Pierre Lecours en cette fin de saison.

Je ne pouvais pas refuser une telle occasion, même si mes connaissances en course automobile étaient bien limitées en comparaison de celles de Pierre.

C’est ainsi que je m’étais retrouvé dans le tourbillon de Jerez de la Frontera, en Espagne, en ce dernier week-end d’octobre 1997, en compagnie de Louis Butcher, notre spécialiste de course auto au Journal.

La Villeneuvemania

C’était très gros, la F1, dans les années­­ 1990 au Québec. C’était une sorte de Villeneuvemania. Les gens se levaient tôt la fin de semaine pour ne rien manquer à la télé des qualifications et des courses.

Les Québécois s’étaient vite attachés à Jacques, qui gagnait des Grands Prix et qui ne laissait personne indifférent dans les paddocks. On appréciait son franc-parler, son côté frondeur et marginal.

Nos patrons et nos lecteurs voulaient­­ tout savoir au sujet de Jacques Villeneuve. On remplissait des pages et des pages. Le Canadien, les Expos et les Alouettes étaient relégués­­ derrière la F1 sur le plan de l’intérêt du public.

La séance de qualification de ce dernier Grand Prix de la saison avait été historique alors que Villeneuve, Schumacher et Heinz-Harald Frentzen­­ avaient réussi des chronos identiques d’une minute, 21 secondes et 72 millièmes.

Les dirigeants de la firme TAG Heuer n’en croyaient pas leurs yeux. Les pilotes non plus. On parlait d’une chance sur un million pour qu’une telle chose se produise.

Schumacher cause sa perte

Puis, le lendemain, ce fut le coup de théâtre. Après avoir doublé Villeneuve­­ au départ, Schumacher (qui menait le classement des pilotes­­ par un point) se croyait parti pour la gloire jusqu’à ce que Jacques l’attaque au 48e tour, au bout de la ligne droite.

Voyant que la Williams-Renault de son rival était plus rapide que sa Ferrari, Schumacher avait ouvert légèrement­­ la porte à Villeneuve pour ensuite la refermer subitement sur lui, dans l’espoir que le fait de harponner la monoplace du pilote québécois allait éliminer ce dernier de la course.

Le choc avait été brutal, mais mal lui en prit puisque c’est Villeneuve qui a poursuivi la course pendant que Schumacher était forcé à l’abandon, étant prisonnier dans le bac à gravier.

Je n’ai jamais oublié la réaction des membres des médias dans la salle de presse, où nous étions entassés­­ comme des sardines. Les journalistes internationaux n’avaient pu s’empêcher de se lever d’un trait et d’applaudir en voyant Jacques continuer sa route. Schumacher­­, le vilain, avait causé sa propre perte en voulant «jouer cochon­­» et on s’en réjouissait.

La fête qui avait suivi dans les paddocks fut inoubliable. Jock Clear, l’ingénieur­­ de Villeneuve, buvait­­ du champagne en portant une perruque jaune, se moquant ainsi gentiment de la couleur de cheveux que Jacques avait adoptée en cette fin de saison 1997 pour se démarquer. Des perruques­­ avaient aussi été distribuées à tous les mécanos.

On se l’arrachait

Villeneuve et Schumacher, malgré leur bagarre en piste, s’étaient retrouvés­­ en fin de soirée sur la même piste de danse, ce qui en avait surpris plus d’un.

À son retour au Québec, Jacques avait eu droit au tapis rouge et à une conférence de presse fort courue et unique en son genre au Centre Molson­­.

Les médias se l’arrachaient littéralement. Les magazines cherchaient à tout savoir à son sujet. C’était fou.

Personne ne pouvait se douter à ce moment-là que Jacques Villeneuve n’allait plus récolter de victoire en F1, se limitant à quelques troisièmes positions au volant d’une Williams-Mécachrome et d’une BAR-Honda au cours des saisons suivantes.

Son titre de champion du monde l’a toutefois suivi pour le reste de sa vie et il demeure aujourd’hui une figure très populaire dans le monde de la Formule 1. Champion un jour, champion toujours.