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L’enfer, les six premiers mois

<i>Les inquiétudes / L’année noire - 1</i><br>
Jean-Simon DesRochers<br>
Les Herbes rouges, 2017
Photo courtoisie Les inquiétudes / L’année noire - 1
Jean-Simon DesRochers
Les Herbes rouges, 2017

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Les inquiétudes: comme ce livre, premier tome du roman L’année noire, porte bien son titre! On le mesure encore mieux quand on arrive au terme de ses presque 600 pages, à la fois séduit et assommé.

Il est vrai que l’inquiétude est là dès le départ puisqu’au premier chapitre, un jeune garçon de 8 ans, Xavier Boutin-Langlois, disparaît. On est en novembre, dans l’est de Montréal et l’enfant ­s’amusait à vélo, autour de chez lui, avant de rentrer souper. Ses parents, un couple en piètre état, le cherchent, finissent par appeler les policiers et une battue est organisée dans le voisinage. L’histoire vient de démarrer pour six mois.

Xavier n’est plus là, mais sans qu’il le sache, toute une constellation de gens l’entouraient, qui tour à tour prennent vie: des voisins, son oncle, son ancienne gardienne, la journaliste chez qui il livrait des journaux, l’itinérant qui traîne dans le quartier, la serveuse du restaurant du coin... Tout un monde, de tous les âges et de toutes les origines.

Au début, on s’y perd un peu entre Sandrine, ­Merline, Aline, Marc, ­Bruno, ­Olivier... Et pourquoi leurs histoires ­personnelles se ­superposent-elles au drame d’une disparition d’enfant? Mais comme on s’y ­promène entre le loufoque et le ­touchant, avec des détails incroyables de précision sur leurs ­univers ­respectifs, la curiosité ­l’emporte. Qui lira verra.

Plus on avance, plus on voit la toile que tisse – avec un talent fou – Jean-Simon ­DesRochers, habitué du roman choral. Petit à petit, les ­personnages ­entreront en ­interaction: Lucie, qui est médecin, soigne Marc, le ­locataire des parents de Xavier; Anh leur livre des repas que le resto fournit en guise de solidarité; Alexandre, le père de Xavier, ­trouvera oreille attentive et plus encore auprès de Monique, qui occupe un appartement au-dessus de chez Pauline, elle-même ­directrice de la résidence ­d’Aimée, qui y a rencontré Félicien, et où Marc sera ­finalement embauché... Tout se tient, tout s’enchaîne.

Mais tout empire aussi. Les mois avancent, Xavier ne revient pas. Son père le cherche partout, jusque sur le plateau de Tout le monde en parle. Sa mère compte plutôt sur son frère, enquêteur des plus particuliers. On arrive en avril, les moments de ­légèreté se raréfient, ­l’inquiétude prend corps puis devient crue, avec des passages parfois ­insupportables à lire.

On referme cette brique avec un vrai malaise, ce qui témoigne de sa force. On croyait que la vie nous ­sauverait du pire, mais comme l’a compris Aline, «ce quartier sera encore condamné à la ­tristesse». Mais la quatrième de couverture nous avait prévenus: L’année noire sera «sans pitié ni morale».

On attend la suite avec ­impatience. Prévue pour ­l’automne, elle aura pour titre Les certitudes et on se demande bien si DesRochers nous sortira de l’enfer dans lequel il nous a si habilement plongés.