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Pétro-Canada

Drapeau du Canada
Photo d'archives / Agence QMI

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Le Canada célébrera samedi son 150ème anniversaire. Une question traverse certainement l’histoire de ce « pays » et c’est celle de sa définition. Pendant longtemps le Canada s'est demandé « qui sommes-nous ? », « quelle est notre raison d'être ? ». Un récent sondage montrait par ailleurs qu’il n’y a pas de consensus, chez les Canadiens, sur cette question. En 1965 un essayiste du Canada anglais, George Grant, sortait un livre nommé Lament for a nation, dont le sous-titre était The defeat of canadian nationalism qui posait exactement cette question. C'est un petit classique de la philosophie politique canadienne, mais qui nous rappelle que ce n'est pas une question qui date d'hier. À l'époque le constat de Grant était que le Canada avait très peu pour se distinguer des États-Unis.

On sait foncièrement que, quand les libéraux prennent le pouvoir, on cherche à faire ressortir la nature « progressiste » du Canada, à commencer par son gouvernement des juges qui ne jure que par l’individu et le multiculturalisme au détriment de tout sentiment commun. On revisite même le passé à travers cette lunette, alors que John A. Macdonald devient, selon Mélanie Joly, un chantre de la diversité, de la démocratie et de la liberté. Quand les conservateurs sont au gouvernement, on cherche plutôt à faire ressortir le caractère britannique et monarchique de l’identité canadienne, multipliant les cérémonies militaires et les portraits de la Reine dans les institutions, sans jamais toutefois oser toucher à la sacrosainte Constitution canadienne. Dans un cas comme dans l’autre, on est dans le détail et la symbolique : peu importe l’identité officielle et la nature du gouvernement, le Canada demeure une construction d’élites fondé par et pour des intérêts économiques.

Le Canada est, en effet, le premier pays qui ne soit pas né d’un mouvement populaire mais qui soit issu d’une décision prise entre quatre murs par les puissants de ce monde. Pour de multiples raisons d’ordre géopolitique et économique, Londres a eu besoin de lâcher du lest dans la gestion de ses colonies tout en maintenant en place des establishments inféodés. Par ailleurs, il devenait de plus en plus urgent d’unir politiquement les colonies en territoire nord-américain pour faire face à la menace politique et commerciale que représentaient les États-Unis.

Lorsque le Canada a opté pour le mal-nommé « fédéralisme », concédant aux provinces les pouvoirs touchant des questions «locales» — santé et éducation —, il prit bien soin de laisser à Ottawa, capitale du nouveau «pays», les leviers qui orientent véritablement la personnalité d’une nation: monnaie, finances, commerce international, armée, etc.

Bien avant la « Confédération », le Canada était une économie coloniale centrée sur l’extraction des matières premières destinées à l’exportation. Ces produits ne nécessitent pas beaucoup de transformation et leur marché est en grande partie conditionné par le commerce international. Ce modèle était intimement lié à la domination des élites de Londres sur celles du Canada.

Le territoire canadien n’était plus dès lors que l’arrière-poste servant à fournir les produits bruts qui seront transformés ailleurs pour le plus grand bénéfice du développement économique des pays industrialisés et des compagnies canadiennes impliquées. Le Canada importait, en contrepartie, des biens de consommation provenant des pays industrialisés. Les ressources consacrées à soutenir ces exportations sont appelées à grossir perpétuellement. Le chemin de fer à l’origine de la création du Canada devait être rentabilisé par ces denrées, ce qui a empêché d’explorer de nouvelles voies technologiques. Le résultat a été de renforcer encore la dépendance de l’économie aux produits non transformés. La dépendance accrue aux exportations de matières premières s'accompagne de la nécessité d’investissements accrus dans les infrastructures des transports, sommes qui ne sont alors pas injectées dans d’autres domaines de l’économie. Les élites locales remplissaient donc pleinement leur mission au service du grand capital étranger.

En 2017, le Canada est un pays industrialisé et technologiquement avancé. Par contre, il repose encore sur le domaine des ressources naturelles pour s’imposer dans la concurrence mondiale. L’économie canadienne suit de près l’évolution du prix du baril de pétrole, auquel elle est dépendante. Ottawa n’abandonnera pas le pétrole, dont elle détient les troisièmes réserves du monde. Qu’importe que les sables bitumineux soient la source de pétrole la plus polluante qui soit ; comme la ministre fédérale de l’Environnement l’affirmait le 30 mars 2016, le Canada « a besoin » des emplois pétroliers. 150 000 emplois ont été créés en 2015 autour des sables bitumineux.

Le Canada disposerait de réserves de 172 milliards de barils de pétrole extractible, dont 166 milliards se trouveraient dans les sables bitumineux albertains. L’Agence internationale de l’énergie « prévoit qu’au cours des 25 prochaines années, la production de sables bitumineux au Canada augmentera d’environ 2,5 millions de barils par jour » (la production quotidienne en 2014 était estimée à 2,2 millions de barils). Le site de Ressources naturelles Canada évoque la question avec un enthousiasme presque enfantin : « La production des sables bitumineux est assurée par le secteur privé et fait l’objet d’investissements importants de la part d’entreprises situées au Canada, aux États-Unis, en Europe et en Asie. En conséquence, les avantages économiques de l’exploitation des sables bitumineux se font sentir au Canada et dans le reste du monde. »

La stratégie pétrolière du Canada passe désormais nécessairement par le Québec. Le fleuve Saint-Laurent est central à la géopolitique pétrolière canadienne. L’État québécois n’a aucune juridiction sur les voies fluviales, maritimes, ferroviaires et aériennes qui traversent son territoire si celles-ci ne s’y trouvent pas exclusivement.

C’est pourquoi, malgré les protestations des populations locales, l’État canadien procédera comme elle l’entend. En 2014, les municipalités de Sorel-Tracy et de l’Isle-aux-Coudres se plaignaient du fait que la norme de largeur des superpétroliers avait été augmentée de 32 à 44 mètres sans consulter les municipalités qui les accueillent, et sans que les plans d’urgence ne soient adaptés, alors même qu’on sait qu’à peine de 5% à 20% des hydrocarbures déversés dans le fleuve peuvent être récupérés.

Parlons aussi du cas du lac Saint-Pierre, désigné Réserve mondiale de la biosphère par l’Unesco en 2000. Les pressions pour faire interdire le transport de bitume dans cette partie du fleuve n’ont rien donné, malgré la publication d’une étude démontrant qu’une marée noire traverserait l’ensemble du lac en à peine huit heures.

Mais l’exemple le plus tragique demeure celui de Lac-Mégantic. Personne n’a oublié l’explosion de ce train rempli de pétrole le 6 juillet 2013, entraînant la mort de quarante-sept personnes en plus de détruire une quarantaine de bâtiments. Or, les wagons-citernes continuent pourtant à ce jour de traverser le centre-ville au même endroit !

De par la position que le Québec a sur l’échiquier économique et géopolitique du Canada, l’avenir du projet d’oléoduc Énergie Est de TransCanada aura une importance majeure.

Le rapport colonial d’autrefois s’est en quelque sorte déplacé.

Qu’est donc, au final, le Canada ? Une construction marchande, par et pour des élites.