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Un Canadian Dream en carton-pâte

GEN-FETE-OTTAWA
Photo d'archives

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Canada! Canada! Canada! Depuis quelques mois, on n’entend que ce nom ici et là. Le 150e anniversaire de la confédération donne au nationalisme canadien l’occasion de devenir encore plus lyrique qu’à l’habitude. On nous présente le Canada comme le meilleur pays au monde, celui qui ferait rêver la planète dans notre siècle. À l’American Dream succéderait le Canadian Dream. Le premier prétendait donner à chacun le moyen d’atteindre le sommet de la société, s’il y mettait du cœur et si la chance l’embrassait, le second serait le paradis de la classe moyenne et serait le modèle à suivre en matière de gestion de la diversité. Dans un monde qu’on dit tenté par le repli identitaire, le Canada montrerait la voie! Le Canada, on le sait, a besoin de croire qu’il est le meilleur pays au monde, sans quoi, il se sent diminué – on le voit notamment avec sa conception de la politique étrangère, qui laisse croire que le Canada ne défend pas ses intérêts dans le monde mais est au service exclusif des droits humains et de la justice internationale, les Casques bleus portant concrètement cet idéal de justice globale. S’il n’est pas perçu comme une superpuissance morale à la grandeur de la planète, c’est son identité politique qui est fragilisée - tel est le traumatisme des années Harper. Une telle prétention au monopole de la tolérance n’est pas sans révéler une forme de chauvinisme paradoxal.

Le Canada prétend surtout incarner une idée de la diversité accordée aux exigences profondes de notre époque. Justin Trudeau symbolise bien cette idéologie canadienne: il incarne l’idéal diversitaire. Le Canada serait le laboratoire de l'humanité nouvelle. Le Canada, et plus particulièrement le Canada tel qu’il s’est refondé en 1982, se présente comme un idéal moral surplombant la planète et disposant du droit de lui faire la leçon. Alors que les autres pays occidentaux seraient encore embourbés dans le modèle de l’État-nation, le Canada montrerait le chemin avec son multiculturalisme d’État transformé en modèle civilisationnel et son refus d’assumer quelque culture fondatrice que ce soit, et surtout pas celle de ses deux peuples fondateurs. Disons-le autrement : au nom de la diversité, le Canada place toutes les identités sur le même pied, qu’il s’agisse de l’identité des deux nations constitutives du pays ou celle des communautés qui s’y sont installées avec l’immigration – le peuple canadien se caractériserait justement par son absence d’identité substantielle et sa diversité infinie. Cela n’empêche évidemment pas le Canada de fonctionner en anglais, mais il ne faudrait pas s’en offusquer puisque c’est la langue de l’ouverture sur le monde et de la diversité, à ce qu’on dit. Les Canadiens n’auraient finalement en commun que leur attachement à la diversité, à leurs droits et à leurs valeurs d’inclusion. On ne sera pas surpris qu’un tel pays dévalorise autant la souveraineté populaire et en vienne à idéaliser le gouvernement des juges.

Mais ce Canadian Dream, on oublie trop souvent de le mentionner, repose sur une forme de falsification de la réalité. Le Canada n’est pas une création anhistorique, même s’il y a plusieurs manières de raconter son histoire, selon qu’on se place du point de vue du Canada anglais ou du Québec, autrement dit, selon la lecture qu’on fait de la guerre de conquête et de ses conséquences. Il a aussi longtemps été possible de raconter l’histoire du Canada du point de vue d’une longue tentative de nouer un rapport à peu près égalitaire entre ses deux nations fondatrices, mais l’avortement politique de ce projet a rendu ce récit caduc – plus personne n’y croit sauf quelques esprits en froid avec la réalité. Aujourd’hui, le Canada se raconte comme un pays post-historique et comme un laboratoire idéologique supposé réinventer complètement l’idée de communauté politique en Occident : le 150ème anniversaire de la confédération permet de consacrer cette représentation. L’histoire du pays serait celle de vagues migratoires successives où les Français et les Anglais ne disposeraient d’aucun statut particulier. À la rigueur, le statut de peuple fondateur est réservé aux seuls Amérindiens (ce qui n'est pas sans ironie quand on sait le sort qui leur a été réservé par Ottawa). En leur reconnaissant ce statut, on vient stratégiquement dissoudre ce qu’on pourrait appeler les origines historiques binationales du Canada et occulter la question du Québec. Mélanie Joly, la ministre du Patrimoine canadien, a déjà présenté John A. Macdonald, comme un modèle en matière de politique diversitaire. Elle témoignait là d’un sens de l’humour qu’on ne lui soupçonnait pas auparavant.

Les Québécois ont longtemps résisté à cette déconstruction programmée de leur réalité nationale. Le peuple québécois refusait de se voir comme une minorité parmi d’autres dans le Canada pluriel et au fond de lui-même, il le refuse encore. Il se voyait comme une nation à part entière. Même les fédéralistes québécois partageaient cette vision, même s’ils tenaient à notre appartenance à la fédération canadienne – en général, leur rapport au Canada était instrumental, comme en témoigne la défense en d’autres temps par Robert Bourassa d’un fédéralisme rentable. Paradoxalement, les Québécois étaient conservateurs d’une certaine idée des origines du Canada que ce dernier voulait oublier, ou même censurer. En s’accrochant à la matrice dualiste, ils rappelaient au Canada ce qu’on pourrait appeler sa vocation binationale. Aujourd’hui encore, les Québécois refusent leur dénationalisation, même s’ils ne savent plus comment lutter contre elle. Même nos multiculturalistes locaux rêvent d’un multiculturalisme à l’échelle québécoise – pour eux, le Québec demeure souvent la communauté politique de référence. Ils ont été canadianisés mentalement mais continuent de se représenter de manière nationale le cadre politique québécois, sans se rendre compte, toutefois, qu’ils adoptent une doctrine qui pousse à la dissolution de la nation. Le Canada demeure dans leur esprit un autre pays.

La différence québécoise continue de scandaliser le Canada anglais et on le constate dès qu’émerge la question identitaire : il est interdit de se soustraire au multiculturalisme canadien sans subir les accusations les plus odieuses. On trouve au Canada anglais, dans la caste médiatique, un grand nombre de commentateurs qui sont prompts à assimiler à une forme plus ou moins consciente de racisme le nationalisme québécois. Derrière la référence à la majorité historique francophone, ils prétendent voir un white nationalism qui ne dit pas son nom. Le vieux colonialisme anglo-saxon se maquille maintenant en humanisme diversitaire mais aujourd’hui comme hier, on veut placer les Québécois sous tutelle parce qu’on les soupçonne d’avoir une psychologie collective tribale, régressive et antidémocratique. Le nationalisme québécois serait même un néocolonialisme. Mépriser les Québécois leur permet de se hisser moralement. Dans la logique du Canada de 1982, le nationalisme québécois est perçu comme une forme de suprémacisme ethnique. La vérité, c’est que le Canada de 1982 est fondé sur le rejet du Québec, ce qu’on comprendra pour peu qu’on revienne sur la philosophie politique de son fondateur, Pierre Elliot Trudeau, qui y voyait le cadre idéal pour contenir politiquement les pulsions régressives qu’il croyait agissantes au cœur de l’identité québécoise.  

Mais le multiculturalisme canadien, dans la vie concrète, a une part d’ombre. Il banalise les communautarismes les plus régressifs : la prolifération des signes religieux ostentatoires dans la vie sociale n’est pas une marque de la grande tolérance canadienne mais simplement le symptôme de l’absence de culture commune, le vide identitaire se laissant alors remplir par ceux qui veulent occuper l’espace public. On a vu aussi, dans l’affaire du serment de citoyenneté en niqab en 2015, comment l’islamisme récupère la logique chartiste des droits de l’homme pour faire valoir ses revendications ethnoreligieuses au nom même de la démocratie. La logique des accommodements raisonnables pousse à la désintégration de la citoyenneté et vient consacrer juridiquement une dynamique favorable à la multiplication des communautarismes. On a vu comment des figures importantes de la classe politique canadienne poussent l’inversion du devoir d’intégration jusqu’à un réflexe de soumission. À la grandeur de l’Occident, le Canada représente ce qui devrait être considéré comme un contre-modèle, c’est-à-dire un pays qui a déconstruit sa culture historique pour se transformer laboratoire idéologique censé accoucher de l’utopie diversitaire. Le Canadian Dream est un rêve en carton-pâte qui condamne le peuple québécois à devenir étranger chez lui.

Il faudrait voir le Canada pour ce qu’il est, c’est-à-dire un pays qui programme la dissolution politique, culturelle et démographique de la nation québécoise et qui se permet de faire preuve à son endroit de la plus vive intolérance idéologique, parce que la simple idée de son existence vient contredire et contrarier le grand fantasme diversitaire. Ce qui est dramatique, c’est que plus les Québécois s’y attardent, moins ils trouvent la force d’y résister. Les Québécois, en fait, sont les premiers témoins du grand mensonge idéologique sur lequel repose le Canada, et ils auraient tout avantage à en témoigner, pour montrer de quelle manière ce pays qui prétend faire la leçon à la planète entière porte une part d’ombre que cherche à cacher sa légende. À terme, s’ils veulent sauver leur identité nationale, ils n’auront pas d’autre choix que d’en sortir.