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J'ai jasé de la légalisation du pot avec un dealer

J'ai jasé de la légalisation du pot avec un dealer
Illustration Philippe Melbourne Dufour

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Mathieu* vend du pot depuis dix ans. À un an de la légalisation de la marijuana par le gouvernement du Canada, il aimerait bien pouvoir légitimer sa business si les conditions le permettent. Et ce, même s’il pense que la nouvelle loi ne va rien changer pour ceux qui vendent illégalement du cannabis.

Le jeune homme qui est dans la mi-vingtaine n’a rien du dealer typique qu’on présente dans des films de série B comme une personne violente, intimidante et manipulatrice. Il est sympathique et adore jaser avec ses clients. «Il y a des pères de famille dont j’ai vu l’enfant à un an et maintenant ils ont neuf, dix ans, c’est fou. J’ai vu la progression à y aller toutes les semaines», s’exclame-t-il.

Durant la dernière décennie, Mathieu a toujours tenu à poursuivre ses études. Il a terminé sa maîtrise et il applique les notions en gestion et en marketing qu’il a apprises pour bonifier ses ventes et améliorer son commerce. C’est ce qu’il le différencie des autres dealers, selon lui.

En comptant l’école, son emploi légitime et son travail illégal, il faisait régulièrement des journées de 15 heures. «Les dix dernières années, je n’avais pas de vie. Ça se résumait à : je me levais le matin à 5h, j’allais au cégep ou à l’université et je travaillais», explique-t-il. Le jeune homme a toujours mené cette double vie pour ne pas alerter ses parents qui ne savent pas à ce jour qu’il vend du pot.

J’ai profité d’un de ses moments de répit pour le rencontrer sur le bord de la rivière des Prairies.

Pas d'impact pour les dealers

Mathieu pense que si l’entreprise privée se retrouve avec le mandat de vendre du cannabis, ça ne nuira en aucune façon au marché noir. C’est l’option envisagée pour l’instant par le comité ministériel chargé de définir la marche à suivre, selon des informations révélées par La Presse.

Selon lui, le crime organisé trouvera des façons de contourner les lois, par exemple en utilisant des prête-noms ou en intimidant les commerçants légitimes. «Si le crime organisé est capable de rentrer dans les compagnies de construction et faire de l’argent, ils ne cracheront pas sur les milliards qui dorment dans la possibilité de vendre du “weed”», estime celui qui a recours à des employés pour ne pas être trop débordé, maintenant qu'il a un emploi à temps plein. 

Choisir les «dispensaires» privés n’aiderait pas à diminuer les activités illicites, mais ça permettrait un investissement moins important de la part du gouvernement, d’après Mathieu. «Comme ça [le gouvernement] n’a pas besoin de créer des infrastructures, de former des employés. Tout ce qu’il a à faire, c’est récolter les taxes», pense-t-il.

À la demande du gouvernement québécois et pour aiguiller celui-ci, un forum d’experts s’est réuni le 19 et 20 juin. Il a suggéré la mise en place d’un monopole d’État, entre autres pour miner le plus possible le commerce illicite. Mathieu croit que c’est la seule façon de tuer le marché noir parce que le gouvernement pourrait vendre à perte les premières années. Mais il doute que Québec ait recours à cette stratégie.

Des consultations publiques sur l’encadrement du cannabis se tiendront dans différentes régions du Québec, du 22 août au 12 septembre 2017, avant le dépôt du projet de loi-cadre, à l'automne 2017.
AFP
Des consultations publiques sur l’encadrement du cannabis se tiendront dans différentes régions du Québec, du 22 août au 12 septembre 2017, avant le dépôt du projet de loi-cadre, à l'automne 2017.

 

Nouveaux fumeurs 

Mathieu est certain d’au moins une chose : la légalisation du cannabis amènera une nouvelle clientèle. «Ça va créer un engouement auprès de ceux qui ne sont pas des acheteurs parce que c’est mal vu et auprès de ceux qui ne veulent pas passer par la rue», explique-t-il.

Dans un an, si c’est possible, Mathieu continuerait de vendre sur le marché noir tout en ayant son commerce. «J’ai les meilleurs clients au monde, si ça pouvait être légal, je déclarerais tout et je ferais ça de ma vie», concède celui qui possède une clientèle estimée à plus de 600 personnes, autant des mères de famille que des étudiants.

Le gouvernement du Québec a demandé à Ottawa de repousser l'entrée en vigueur du projet de loi fédéral sur la légalisation du cannabis, mais celui-ci a refusé.
AFP
Le gouvernement du Québec a demandé à Ottawa de repousser l'entrée en vigueur du projet de loi fédéral sur la légalisation du cannabis, mais celui-ci a refusé.

 

Vendre à un montant compétitif

Trouver un prix assez élevé pour ne pas inciter les gens à consommer, mais assez bas pour pouvoir accaparer une bonne partie du marché noir est un défi auquel fait face le gouvernement en ce moment. Selon le directeur parlementaire du budget, Jean-Denis Fréchette, 8,40 $ par gramme représenterait le prix avec les taxes qui permettrait de faire concurrence aux activités illicites.

Antoine*, qui deal plus sérieusement depuis presque trois ans, considère par contre que le prix sera plus cher que huit dollars. «Le gouvernement va vendre dix grammes à 100 $ plus les taxes. Les fumeurs quotidiens vont se diriger vers une personne qu’ils connaissent et avec qui ils ont une relation pour avoir dix grammes pour 60 $ pas de taxes», mentionne-t-il.

Le vendeur, qui est aussi dans la vingtaine, ne craint pas une perte de marché. Il redoute davantage les peines plus sévères qui seront instaurées quand le pot va être légal. «Je sais que les contraventions vont être plus élevées et les représailles, plus intenses», soulève-t-il.

Il reste encore beaucoup de paramètres indéterminés qui empêchent les deux gars de prédire précisément les conséquences de la légalisation du cannabis, mais il va falloir une grosse offensive du gouvernement, qui déposera un projet de loi à l'automne 2017, pour déstabiliser efficacement le marché noir.

 

*noms fictifs