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Faire ou subir son destin?

Le général de Gaulle sur la terrasse arrière de l’hôtel de ville de Montréal, en compagnie de plusieurs dignitaires, dont Lucien Saulnier, président du comité exécutif de la Communauté urbaine de Montréal, le cardinal Paul-Émile Léger et le premier ministre Daniel Johnson.
Photo Archives de la Ville de Montréal Le général de Gaulle sur la terrasse arrière de l’hôtel de ville de Montréal, en compagnie de plusieurs dignitaires, dont Lucien Saulnier, président du comité exécutif de la Communauté urbaine de Montréal, le cardinal Paul-Émile Léger et le premier ministre Daniel Johnson.

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Le Québec est-il plus libre aujourd’hui qu’en 1967, au moment de la célèbre visite du général de Gaulle ?

Vaste et compliquée question !

Les Québécois d’aujourd’hui sont plus riches, plus éduqués, plus informés, plus sophistiqués.

Ils sont en meilleure santé, vivent plus longtemps, vivent plus confortablement.

Aujourd’hui, nombre de Québécois brillent sur la scène internationale, dans tous les domaines.

En 1967, une poignée à peine de Québécois était connue hors de nos frontières.

Et pourtant...

Et pourtant, on sent que cela ne fait pas le tour de la question.

Regardez ces vieux documentaires en noir et blanc des années 1960, souvent sortis de l’ONF.

Écoutez les témoignages du « monde ordinaire » d’alors.

Il est frappant de voir la timidité, l’hésitation, la peur de déranger, la soumission dans le regard, le vocabulaire pauvre et approximatif, un joual beaucoup plus appuyé qu’aujourd’hui.

Pourtant, oui, entre cette époque et aujourd’hui, quelque chose s’est brisé.

Un quelque chose qu’il est dur de mettre en mots.

Il s’est perdu un élan, un sens de l’émerveillement, une conviction que le meilleur était à venir.

Aujourd’hui, nombre de Québécois brillent individuellement, mais le peuple québécois n’est pas en marche vers l’avant.

En fait, beaucoup de Québécois ne s’identifient plus à leur propre peuple, ont du mal à dire « nous », et certains pensent même qu’ils s’élèvent en reniant cet ancrage.

Fernand Dumont, peut-être notre plus grand penseur, a déjà dit qu’il espérait de la Révolution tranquille « un supplément d’âme » qui n’est jamais venu.

Moi, moi

Non, je n’idéalise pas le passé.

Je dis que le Québec de jadis se voyait en mode rattrapage. Le Québec­­­ d’aujourd’hui se contente de ce qu’il a, même si, objectivement, il a plus qu’hier.

Évidemment, le Québec actuel n’est pas épargné par l’ultra-individualisme et le cynisme qui submergent toute la planète.

Mais dans notre cas, on ne dira jamais assez à quel point les deux défaites référendaires du mouvement souverainiste ont scié les jambes de la fierté collective québécoise.

C’est se raconter des histoires que de prétendre le contraire.

Alors, on se construit des récits sur l’importance de se concentrer sur les vraies affaires, de construire son bonheur personnel, sur « les-Canadiens-qui-sont-pas-méchants-dans-le-fond » ou sur l’ouverture au monde.

Toutes des choses largement vraies, mais mises en place, un peu comme des mécanismes psychologiques de défense, pour éviter de regarder froidement l’immense échec qui est au cœur de la trajectoire inachevée du peuple québécois.

Voyons les choses en face : les Québécois francophones vivent aujourd’hui dans un système politique qui les domine, régis par une constitution qui leur a été imposée de force, qu’aucun de nos gouvernements n’a accepté de signer, et sous l’égide d’une Charte qui les nie comme peuple et les ravale au rang de minorité ethnique.

Que cela ne semble pas déranger grand-monde reflète une immense, dramatique et tragique démission collective.

Quand le général de Gaulle est venu nous voir, le Canada anglais était interloqué, déstabilisé, presque craintif devant un Québec qui découvrait sa force.

« What does Quebec want ? », se demandait-il.

Métaphoriquement, le Canada anglais d’aujourd’hui nous dit : « We don’t care what you want ».

Et comment le blâmer ? Deux fois, nous avons grimpé jusqu’en haut de la tour de plongeon et, deux fois, après avoir regardé l’eau, nous sommes redescendus par l’escalier.

Outil

René Lévesque disait jadis que le peuple québécois a longtemps pensé qu’il devait se faire oublier pour survivre.

Se faire oublier pour ne pas qu’on lui tape encore dessus, pour ne pas risquer de déranger.

Aujourd’hui, j’ai le sentiment que le peuple québécois s’oublie de nouveau, mais cette fois, parce que chaque Québécois est trop concentré sur son nombril.

Sommes-nous plus « libres » aujourd’hui qu’en 1967 ? Nous le serions si nous le voulions.

La liberté est un outil. Vous le saisissez ou non. Et si vous le saisissez, vous vous en servez pour viser petit ou pour viser grand, juste pour vous ou pour vous et les autres.

Le général espérait autre chose de nous. Il espérait plus.

Dois-je m’excuser de dire ce qui doit être dit ?

Je ne crois pas.